Le grounding généralisé en Europe irrite les grandes compagnies aériennes et les aéroports. Leurs associations faîtières ont demandé dimanche une «réévaluation immédiate» des restrictions de vols, qu’ils jugent excessives par rapport aux supposés dangers du nuage de cendres émis par l’Eyjafjöll, une fois que quelques vols d’essai n’ont montré «aucune anomalie», relève l’Agence France-Presse: «Après KLM et Lufthansa, Air France a bravé le nuage de cendres entre Roissy et Toulouse», titre Le Point. Car il faut le dire: «Entre de très lourdes pertes financières et l’impatience croissante des passagers, les compagnies aériennes font tout pour que leurs avions reprennent une activité normale», écrit Le Nouvelliste dans «Décoller, à tout prix!»

Mais «gardons les pieds sur terre», prévient la Tribune de Genève: les compagnies aériennes perdant «plus de 200 millions par jour», ne serait-on pas «en train de rejouer la farce de la grippe A (H1N1), soit celle d’un scénario apoplectique débouchant sur une «grippette» dont le rhume fut finalement le plus alarmant des symptômes? […] On ne connaît pas le taux de poussières volcaniques que peut supporter une turbine sans tousser. Celui qui rouvrira l’espace aérien a une responsabilité […] sans précédent. S’il se trompe, il n’y aura pas d’échappatoire.» Car «personne ne semble savoir avec précision», constate 24 Heures, où se trouvent les zones de haute concentration de cendres.

De quoi relativiser le coup de gueule de Niki Lauda dans Le Matin, qui «ne voit pas pourquoi les avions en volent pas». L’ex-pilote de Formule 1 reconverti dans l’aviation commerciale «n’a pas peur du nuage volcanique. Ni pour ses poumons fragiles depuis son accident, ni pour les réacteurs de ses appareils. […] Son avis est partagé par Lufthansa, qui critique l’absence de calcul: aucun ballon météo n’a mesuré la concentration de cendres. KLM n’en pense pas moins, après avoir envoyé un avion dans le nuage de cendres, avec à son bord le directeur de la compagnie.» Et d’en conclure, ironiquement: «C’est vrai après tout: pourquoi les autorités placent-elles la sécurité des passagers avant la rentabilité des compagnies?» Les enjeux sont énormes: le Blick précise à ce propos que «le monstrueux nuage a déjà englouti 1,5 milliard de francs» rien qu’en Suisse.

D’ailleurs, en indiquant pour la Zeit que «la sécurité est plus importante que les intérêts commerciaux», le ministre allemand des Transports, Peter Ramsauer, se défend d’être un «Bundespanikminister» dans le Bild. «Peut-on être trop prudent en la matière?» questionne, quant à elle, La Liberté de Fribourg: «Le blocage au sol des avions contraint aussi le «citoyen-voyageur» à un peu d’humilité. Leçon d’autant plus édifiante que pour une fois la menace létale ne frappe pas une île exotique du Sud, mais des pays de l’hémisphère Nord densément peuplés et surtout connectés.» Et certaines compagnies aériennes appellent l’Etat à l’aide, s’indigne Le Quotidien jurassien: «Après les banques et l’automobile, l’Etat devrait voler au secours du transport aérien mis au tapis par un nuage de poussière.» C’est «stupéfiant».

Le Tages-Anzeiger doute lui aussi: «Les autorités n’exagéreraient-elles pas en matière de sécurité» et «font-elles dans l’alarmisme» en croyant à «l’effet papillon» décrit par le mathématicien et météorologue Edward Lorenz? C’est qu’il y a aussi une donne politique, comme le note le Times de Londres, expliquant qu’en pleine campagne électorale, le premier ministre sortant, Gordon Brown, est «sous pression pour que la Grande-Bretagne recommence à voler», de crainte que l’opinion ne se fâche. Ce d’autant que selon El País, «c’est du Royaume-Uni que sont venus les premiers ordres de fermeture des espaces aériens» et que ceux-ci se seraient répandus en Europe comme par «contagion».