Au bout d'une ruelle en gravier à une centaine de mètres à peine de la route, la maison entourée de hauts murs vert pâle offre l'aspect d'un confortable pavillon de vacances, coquet sans être luxueux. C'est dans cette discrète villa du quartier de la «Cocoteraie», au cœur de la tranquille station de montagne de Tagaytay, à 80 km au sud de Manille, qu'Alfred Sirven a vécu ses cinq derniers mois de liberté comme un paisible retraité. Les voisins trouvaient certes quelque peu «bizarre» cet étranger et sa compagne philippine, Vilma Medina, qui semblaient éviter tout contact. «Ils ne disaient même pas bonjour le matin, mais je me suis dit: ce sont des gens de Manille, c'est normal», dit Cecilia Laurente, qui s'occupe d'une petite ferme d'orchidées jouxtant la maison de Sirven et Vilma. Les enfants, eux, s'amusaient de cet étranger corpulent qui passait ses journées torse nu à lire des journaux et des livres assis devant le jardinet ou sous le kiosque de bambou, «sa place favorite», à l'arrière de la maison. «Il ressemblait à un catcheur de la télé», ironise Jun-Jun, 18 ans.

Une grande salle de séjour décorée d'estampes lacustres et de portraits de la Vierge occupe l'essentiel de l'espace. Posées sur l'appui de fenêtre, une corbeille de mangues et une pastèque mûrissent au soleil. Irène, la femme de ménage, qui se trouvait dans la maison avec Sirven au moment de l'arrestation, semble contrariée par les événements de ces derniers jours: «Monsieur Sirven était un homme bon. Il ne se mettait jamais en colère. Il demandait toujours: quel est ton problème? Est-ce que je peux t'aider?» Quand les hommes du National Bureau of Investigation, armes à la ceinture, ont sauté la grille vendredi dernier, elle dit n'avoir pas compris ce qui se passait. Mais visiblement, Irène ne veut pas dire tout ce qu'elle sait. Elle veut protéger sa patronne, Vilma Medina. Celle-ci l'appelle justement sur le téléphone portable. Vilma semble désespérée. «J'ai été doublée», lance-t-elle la voie tremblante. Par qui? Par votre chauffeur? Elle éclate en sanglots: «Je veux me tuer. J'ai tout perdu. Les policiers ont pris 70 000 dollars dans la maison. C'est le dernier retrait bancaire que l'on avait fait. Je n'ai plus de cash. Il me reste 500 pesos (17 francs suisses) en billets de 20», dit-elle avant que la communication ne soit coupée.

L'appel provenait de Manille, probablement d'une des maisons du clan Vilma, où la compagne de Sirven se cache depuis vendredi. Les policiers français qui menaient l'enquête à Manille estiment que des sommes très importantes sont réparties sur les comptes bancaires de la famille de Vilma, ce que cette dernière nie formellement. Vilma a acheté la maison de la «Cocoteraie» dans la première semaine d'octobre, juste après que la police manqua de justesse d'arrêter Sirven dans sa maison de Chico Street, à Quezon City, dans la banlieue est de Manille. Quand Sirven emménage à Tagaytay avec Vilma, son chauffeur Roberto Aroso et Irène, la femme de ménage, il apporte avec lui des valises remplies de livres. Ils sont soigneusement empilés sur le parquet de la mezzanine: œuvres complètes de San Antonio, quelques SAS, L'honneur perdu de François Mitterrand, de Jean-Edern Hallier, un pamphlet de Charles Pasqua et le De Gaulle de Jean Lacouture.

Outre la lecture, «Monsieur Alfred» passait le plus clair de ses journées à jardiner – ainsi qu'en témoignent les dahlias violets en pots qui entourent la maison – ou plutôt, comme l'explique un voisin, à faire jardiner la domestique dont il supervise les travaux. Un polar à la main, assis devant ses massifs de roses en train de siroter un verre de Château Lagrezette (les cadavres de bouteilles ont parlé), c'est l'image que Sirven aura laissée dans le quartier de son exil philippin. L'image d'un retraité peut-être trop tranquille pour être honnête.