Espagne

La «question catalane» est relancée

Le taux de participation historique n’a pas bouleversé les équilibres politiques en Catalogne. Confortés, les séparatistes envisagent même le rétablissement du gouvernement précédent, pour l’instant composé de détenus et d’exilés

On le disait fini. La carrière politique de Carles Puigdemont ne tenait qu’à un fil, celui du scrutin de jeudi. En dissolvant le parlement catalan fin octobre et en convoquant des élections anticipées, le pouvoir central espagnol a donné un nouveau souffle aux séparatistes, acculés après le fiasco de la déclaration unilatérale d’indépendance. Et reconduit celui qui était à la tête de la mouvance: l’exilé bruxellois Carles Puigdemont.

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Les sondages donnaient pourtant sa formation (Junts per Catalunya) en net repli par rapport à ses alliés, les nationalistes de gauche d’Esquerra Republicana, dont le représentant, Oriol Junqueras, a préféré affronter la prison madrilène plutôt qu’un exil peu glorieux. Dans le grand brassage électoral final, les indépendantistes ont pourtant fini par préférer le «fuyard» au «martyr».

Banni, le jaune rapporte des voix en Catalogne

«Nous avons sous-estimé le degré de loyauté institutionnelle des votants. Au dernier moment, beaucoup de gens se sont rappelé qui ils avaient élu en 2015», explique cet ancien membre du gouvernement catalan, destitué dans le cadre de la mise sous tutelle de la Generalitat. Pas question donc de se faire «imposer» un nouveau dirigeant par le pouvoir central. Lors du sprint final, le parti de l’ancien président est parvenu à capitaliser tant sur la continuité des institutions que sur les fameux lacets jaunes, symbole de solidarité envers les «prisonniers politiques». L’organe de contrôle des élections s’en inquiétait en novembre déjà et a fini, dans une décision cocasse, par bannir le jaune de l’espace public catalan.

Renforcé après ces élections, Carles Puigdemont a exigé depuis Bruxelles, où il a vécu toute la campagne, le rétablissement du «gouvernement légitime» de Catalogne. Il faudra auparavant retrouver un semblant de normalité institutionnelle et former un bloc indépendantiste au parlement. Même s’il a perdu des plumes, le parti antisystème CUP garde une position stratégique avec ses quatre sièges. Ce n’est qu’avec le soutien de ses députés que la coalition pourrait obtenir la majorité qualifiée (68 sièges sur 135) requise pour former un gouvernement. Et la CUP pourrait conditionner ce soutien à la proclamation rapide d’une République catalane.

Un président en exil pour un parlement inculpé?

La future coalition devra encore choisir si elle préfère élire un «président exilé» ou un «président imposé», selon l’expression qui court dans les milieux indépendantistes bourgeois. Il existe encore un mandat d’arrêt espagnol contre Carles Puigdemont qui empêche son retour au pays. La loi catalane n’interdit pas d’être député sans être présent physiquement, mais il n’est pas possible de voter des motions depuis l’étranger ou la prison. Un gros problème à venir pour le fonctionnement du parlement et la dizaine de députés qui font actuellement l’objet de procédures judiciaires pour «sédition».

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Pour les indépendantistes, il faudra de toute façon faire vite. «Chaque jour qui passe est un jour de plus sous la coupe du 155», prévient l’ancien fonctionnaire, en référence à l’article constitutionnel qui a permis la mise sous tutelle de la région.

Victoire amère pour les unionistes

Quoi qu’il en soit, le résultat des élections est, pour le camp indépendantiste, un pied de nez au gouvernement de Mariano Rajoy qui avait misé sur le vote de la prétendue «majorité silencieuse» pour modifier les équilibres politiques. Les Catalans ont voté massivement (à près de 82%) mais en ont décidé autrement.

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L’opposition à l’indépendance est fragmentée entre unionistes socialistes, unionistes de droite et autres partisans du «ni oui ni non» à l’autodétermination catalane comme Comuns (la branche locale de Podemos). Devant ce panorama, même si le parti unioniste Ciutadans (Ciudadanos en castillan) s’est imposé comme première force politique de la région avec 25,37% des suffrages, il ne pourra espérer trouver de majorité pour gouverner. La montée de Ciutadans s’est en outre effectuée en grande partie au détriment du Parti populaire catalan. Sa dégringolade, de 11 à 3 sièges, empêchera le parti de Mariano Rajoy de créer son propre groupe parlementaire et – comble de l’ironie – le contraindra à intégrer le «groupe mixte» où il retrouvera son ennemi idéologique, la CUP.

Elections générales déclinées par Madrid

Un revers pour le premier ministre espagnol qui s’était impliqué personnellement dans la campagne en passant plusieurs jours en Catalogne. Et aussi pour sa vice-présidente Soraya Saenz de Santamaria qui s’était vantée d’avoir «décapité» le gouvernement catalan et «liquidé» son service diplomatique.

Dans le reste de l’Espagne, le Parti populaire vit désormais sous la menace de se faire doubler à droite par le météore politique Ciutadans/Ciudadanos. Fondé en 2006 en Catalogne, le parti orange est le seul à avoir été capable d’offrir une vision alternative à l’indépendance. Vendredi après-midi, Mariano Rajoy a décliné la convocation d’élections générales anticipées et a rappelé que la mise sous tutelle de la Catalogne serait maintenue jusqu’à ce que le parlement puisse élire son président. Un poste ardemment revendiqué par Carles Puigdemont. On prend les mêmes et on recommence.

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