Ancien fonctionnaire de la Direction de la coopération, le Soleurois Heinz Rudolf von Rohr a suivi depuis la mi-septembre le processus électoral dans la province centrale de Vinitsya, où le candidat de l'opposition Viktor Iouchtchenko est arrivé largement en tête. Il revient sur le déroulement du scrutin présidentiel et les fraudes massives sur lesquelles la Cour suprême doit statuer ce lundi.

Le Temps: L'OSCE a dénoncé dans son rapport des fraudes massives en faveur du premier ministre Ianoukovitch. Les partisans de ce dernier accusent l'opposition d'avoir fait de même. Qu'en pensez-vous?

Heinz Rudolf von Rohr: Les accusations du pouvoir sont à mes yeux infondées. Alors que celles de Iouchtchenko sont justifiées. Des trains remplis d'électeurs pro-Ianoukovitch munis de bulletins par procuration ont été affrétés. Nous avons aussi relevé de nombreux cas de groupes itinérants d'électeurs qui ont voté pour ce dernier dans plusieurs bureaux électoraux, en profitant des registres mal tenus. Les pressions sur les fonctionnaires et de fréquentes tentatives d'intimidation par les partisans de Ianoukovitch lors du vote ont aussi été constatées. Idem pour les achats de vote. Et je parle là d'exemples relevés dans les provinces de l'ouest, favorables à l'opposition. Les fraudes dans l'est russophone acquis au pouvoir ont sans doute été encore plus importantes.

– Quel jugement portez-vous donc sur ce scrutin?

– Techniquement, les fraudes sont évidentes. Elles ont été facilitées par une loi électorale insuffisante et par une mauvaise tenue des registres qu'il faudra impérativement revoir si l'on veut organiser un nouveau second tour. Politiquement, mon jugement est beaucoup plus positif. Les Ukrainiens se sont exprimés librement. Et, malgré le monopole exercé par le pouvoir sur les médias publics, voire sur l'affichage, l'opposition a pu défendre ses thèses, mobiliser, critiquer. Je pense qu'une nouvelle Ukraine est née à la faveur de cette élection. C'est pour cela que le pouvoir est dépassé.

– Comment s'assurer qu'une nouvelle élection ne sera pas à son tour entachée de fraudes?

– Le retour d'observateurs internationaux sur place est bien sûr essentiel, mais il ne peut pas suffire car il en faudrait un nombre considérable, bien supérieur aux 600 envoyés par l'OSCE au premier tour. Je pense que des changements législatifs et techniques doivent être faits. Or ils ne peuvent pas l'être en deux semaines. Je pense à la composition des commissions électorales (dominée par les représentants des candidats proches de Ianoukovitch, plus nombreux au premier tour), aux listes d'électeurs, aux problèmes d'orthographe des noms (entre russe et ukrainien), aux votes par procuration, au maintien d'urnes itinérantes… Pour moi, un laps de temps minimal de trois mois est indispensable avant un nouveau scrutin.

– Le pouvoir ukrainien semble avoir été pris au dépourvu?

– Absolument. A Vinitsya, les autorités ont été assommées après le premier tour. Elles s'attendaient à une victoire immédiate de Ianoukovitch. Ensuite, un flottement s'est installé dans leurs rangs. Je pense vraiment que quelque chose a changé dans ce pays. Ce scrutin a réveillé la conscience civique des Ukrainiens, désireux de voir leur pays se moderniser politiquement et économiquement. Les abandonner maintenant serait une énorme erreur. Et une grave injustice.