Ils ont la mine sombre des jours où tout peut basculer. Assommés par l'annonce de l'exécution probable de l'otage britannique Margaret Hassan, vraisemblablement torturée avant d'être tuée, les diplomates français en charge du dossier des deux journalistes enlevés en Irak ne savent plus que croire. Le fait que le chauffeur syrien des deux hommes, Mohammed al-Joundi, retrouvé par les forces américaines à Falloujah, soit entré en contact ce mercredi avec l'ambassade de France à Bagdad, devrait certes aider à reconstituer le puzzle des événements survenus depuis l'enlèvement, le 20 août sur la route de Najaf, de Christian Chesnot, 37 ans, collaborateur de Radio-France et de la Tribune de Genève, et Georges Malbrunot, 41 ans, collaborateur du Figaro. Mais les propos du chauffeur, qui a affirmé aux Marines avoir été séparé des deux reporters en septembre, ne laissent guère d'espoir sur une piste sérieuse: «Je mentirai si je disais que nous savons aujourd'hui ce qui s'est vraiment passé reconnaît un diplomate du Quai d'Orsay. Nous avons des informations éparses, certaines rassurantes, d'autres beaucoup moins…»

Les informations les plus inquiétantes parviennent évidemment du terrain, et surtout de Falloujah où, au fur et à mesure qu'ils ratissent les quartiers reconquis aux insurgés, les forces américaines multiplient les découvertes macabres (lire ci-dessus).

A Paris, on se refuse pourtant à envisager le pire. La meilleure preuve d'espoir, selon des sources bien informées, est le fait que les ravisseurs des deux journalistes – qui ont entamé mercredi leur 90e jour de détention – ont encore transmis, début octobre, une cassette où l'on voit les deux reporters dire en anglais et en arabe qu'ils sont en bonne santé. Une autre, du même type, avait été récupérée à la mi-septembre. Toutes deux ont été remises aux familles. «Les kidnappeurs de Christian et Georges agissent à l'inverse de ceux de Margaret Hassan ou des précédents otages anglais et américains tués, poursuit un diplomate français. Les vidéos tournées par ces derniers montraient les otages malmenés, physiquement diminués. Le message était: si vous ne faites rien, ils mourront. Ce n'est pas le cas pour les Français.»

Aucune version crédible

Cela ne rend pas les choses plus faciles: «J'en viens à me demander si le gouvernement ne nous cache pas quelque chose affirme un proche de Christian Chesnot. Les ravisseurs ont-ils exprimé des revendications – rançon, exfiltration… – que l'on ne veut pas rendre publiques? Que signifie cette attente?» Une question d'autant plus lancinante que le premier ministre français Jean Pierre Raffarin a, dimanche dernier, affirmé que «les otages sont dans une situation géographique apaisée», signe apparent que des informations récentes sont parvenues à Paris. «La confusion autour de leur enlèvement est plus que louche poursuit notre interlocuteur. Plus personne ne parle maintenant du groupe qui a revendiqué leur kidnapping, l'Armée islamique en Irak. Et l'on apprend qu'à Falloujah, certains otages retrouvés étaient détenus par des Syriens… piste évoquée lors de la rocambolesque mission à Damas du député Didier Julia. Le pire, pour nous, est que l'on ne peut se rattacher à rien. Nous n'avons toujours pas de version crédible.»

A Bagdad, le sentiment des familiers du dossier est le même. Saad Jabbar, un traducteur francophone, a suivi de près cette crise. Lui s'inquiète surtout de la rupture des contacts avec les oulémas sunnites qui servaient de lien avec les imams salafistes de Falloujah. «L'assaut américain et l'arrestation de plusieurs dignitaires sunnites, dont le cheikh Soumaïdai considéré un peu comme le «parrain» spirituel des insurgés a pourri le climat. J'ai entendu plusieurs proches des religieux affirmer qu'ils ne veulent plus rien avoir à faire avec ces histoires d'otages. Ils ne font plus confiance aux Occidentaux». Un diplomate basé à Bagdad, qui a eu lui aussi à démêler des enlèvements, confirme: «A priori, l'attaque contre Falloujah rend l'imbroglio des otages encore plus difficile à démêler. Maintenant qu'ils ne contrôlent plus de sanctuaire, les insurgés vont tout utiliser pour semer le chaos. Je m'attends malheureusement à une augmentation des kidnappings et des assassinats».