Terrorisme

Questions sur une ONG genevoise

Les Etats-Unis accusent le président de la fondation de l’ONG Alkarama, basée à Genève, de financer Al-Qaida. L’ONG nie en bloc, faisant valoir que son travail dérange Washington ainsi que plusieurs pays du Golfe

L’ONG Alkarama, basée à Genève, se retrouve en fâcheuse posture. Le gouvernement américain accuse le président de la fondation de cette organisation, spécialisée dans la défense des droits de l’homme dans le monde arabe, de financer Al-Qaida. Des accusations rejetées en bloc par l’ONG.

Présenté par Al-Karama comme un professeur d’histoire à Doha, au Qatar, Abdul Rahman Omeir al-Naimi fait désormais l’objet de sanctions économiques de la part des Etats-Unis, a annoncé mercredi le Département du trésor. Tous les avoirs d’Abdul Rahman Omeir al-Naimi, qui pourraient être sous la juridiction de Washington, sont donc gelés et il est interdit pour les citoyens américains de faire des affaires avec lui.

Le Qatari est accusé d’avoir transféré, en 2013, près de 600 000 dollars à Al-Qaida via un représentant de la nébuleuse terroriste en Syrie, sous couvert d’activités caritatives. «Abdul Rahman Omeir al-Naimi finance et soutient le terrorisme depuis une décennie. Il a fourni de l’argent ainsi qu’un appui matériel et transmis des informations à Al-Qaida et à ses affiliés en Syrie, en Irak, en Somalie et au Yémen», peut-on encore lire dans le communiqué du Département du trésor.

Abdul Rahman Omeir al-Naimi a démissionné de la Fondation Alkarama pour «ne pas porter préjudice» à l’ONG. «Il va maintenant mandater un avocat pour prouver son innocence et contacter les autorités américaines», indique Mourad Dhina, directeur exécutif d’Alkarama.

L’ONG, dont le nom signifie dignité en arabe, établit des ponts entre les victimes de disparitions, d’arrestations arbitraires ou de tortures avec les mécanismes de plainte de l’ONU basés à Genève. Elle se targue d’être l’organisation qui transmet le plus de cas pour faire condamner les Etats.

Enquête sur les drones

Vendredi, le conseil de fondation a exprimé, dans un communiqué, son «soutien» à son ex-président, «rappelant toutes les accusations infondées et les excès commis auparavant au nom de la lutte contre le terrorisme».

Mourad Dhina est plus explicite: «Les informations sur lesquelles se basent les Américains viennent d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, deux pays que nous mettons régulièrement en cause. De même, notre travail d’enquête sur les frappes de drones au Yémen, qui font des milliers de victimes, n’est pas du goût des Etats-Unis.»

Abdul Rahman Omeir al-Naimi est l’un des fondateurs d’Alkarama, qui a été créée en 1994. Les membres de la fondation se sont engagés financièrement. Ils n’en disent pas davantage sur le montant de leurs contributions. «Nos soutiens souhaitent rester anonymes, car, dans certains pays, le seul fait d’être mentionné comme soutien d’Alkarama est passible de la prison», répond Mourad Dhina.

La dernière fois qu’Abdul Rahman Omeir al-Naimi est venu à Genève, c’était le 6 décembre pour la remise du prix de l’ONG au journaliste yéménite Abulelah Shaye, qui a enquêté sur les attaques de drones dans son pays (LT du 5.12.2013). Un lauréat controversé, puisqu’il a publié, quelques jours avant la cérémonie, un post sur sa page Facebook faisant l’apologie du terrorisme et mettant en cause les «gangs juifs qui contrôlent l’Amérique», selon nos informations.

L’ONG n’en a eu connaissance que la veille de la cérémonie. «Nous avons ensuite contacté Abulelah Shaye», justifie Mourad Dhina. Après avoir purgé trois ans de prison, le journaliste ne peut sortir du Yémen. «Nous condamnons ces propos. Mais il est dans une situation psychologique très fragile. Nous nous sommes posé la question de lui retirer le prix, mais nous avons estimé que son combat contre les drones était plus important que ce post.»

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