Somalie

La quête mortelle de l’ambassadeur somalien à Genève

Ambassadeur somalien à Genève, Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari» a été tué par les islamistes shebab à Mogadiscio le 27 mars dernier. Il tentait désespérément d’obtenir un budget pour sa mission. Sa veuve et son adjoint racontent un homme extraordinaire

Quête mortelle à Mogadiscio

Ambassadeur somalien à Genève, Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari» a été tué par les islamistes shebab à Mogadiscio le 27 mars dernier. Il tentait désespérément d’obtenir un budget pour sa mission. Sa veuve et son adjoint racontent un homme extraordinaire

La mission somalienne, un trois-pièces dans le quartier des Pâquis à Genève, est en deuil. Pendant que des femmes patientent, leurs enfants jouent devant l’autel dressé en l’honneur de l’ambassadeur Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari», tué à Mogadiscio le 27 mars dernier. Le diplomate tentait d’obtenir enfin un budget pour «sa» mission. «Depuis sa nomination en 2008, nous n’avons pas reçu un centime du gouvernement», soupire Hussen Abdi Musa. Le premier secrétaire accueille les visiteurs dans le bureau du défunt. Au mur des photos en noir et blanc de monuments et de bâtiments officiels. Du temps où la Somalie n’était pas en lambeaux.

Depuis la mort de l’ambassadeur, Hussen Abdi Musa gère tant bien que mal les affaires courantes. «Un ami vient de temps en temps me donner un coup de main. A Mogadiscio, ils connaissent notre situation mais ils ont d’autres soucis. Tout est à reconstruire. Quand j’ai besoin d’un simple renseignement, comme l’e-mail d’un ministre, il faut un mois pour obtenir une réponse.» Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement fédéral de transition, qui reprend pied en Somalie après trois décennies de guerre, est harcelé par les Shebab. Depuis l’intervention de l’armée kényane en 2011, les islamistes somaliens affiliés à Al-Qaida ont été repoussés en dehors de la capitale et ont perdu leurs principaux bastions dans le centre et le sud du pays. «Ils sont partout et nulle part. Cela les rend d’autant plus dangereux», dit Hussen Abdi Musa.

Le vendredi 27 mars, une voiture piégée explose derrière l’hôtel Maka al Mukarama, en plein centre de la capitale, fréquenté par la classe politique et les hommes d’affaires somaliens. Un commando shebab s’engouffre dans l’établissement. Les combats dureront jusqu’au lendemain. Bilan officiel: au moins 17 morts, pour la plupart des gardes de sécurité ou des soldats.

«Ce vendredi, ma nièce m’a prévenu que mon mari avait été blessé dans l’attaque. Je l’ai immédiatement appelé sur son portable», raconte, la voix tremblante, Zam Zam Abshir Mohamed Ismail. «Dis-moi que ce n’est pas vrai: tu n’es pas blessé? Il m’a répondu que c’était sérieux mais qu’il ne fallait pas que je m’inquiète.» Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari» est décédé à l’hôpital. Il avait perdu beaucoup de sang.

La veuve de l’ambassadeur a donné rendez-vous dans un hôtel, non loin de la mission. Pas la force de retourner dans le bureau de son mari. Elle dénonce «une mort annoncée». «Il se déplaçait en taxi, sans gardes du corps, comme dans un champ de mines. Un mois à faire du porte-à-porte dans les ministères pour obtenir son dû. Il avait l’impression de faire un pas en avant et deux en arrière. Mais, quand il était découragé, cela ne durait jamais longtemps.»

Toutes ces années, le couple a vécu grâce au salaire de cette infirmière somalienne, qui vit à Lausanne depuis trente ans. «Même s’il l’avait quittée avant moi, il parlait tout le temps de la Somalie comme de son pays adoré. Il a toujours voulu y retourner. Pas moi. Nous l’avons enterré selon ses vœux à Garowe, la capitale de la région autonome du Puntland, à la pointe orientale de la Somalie, d’où il était originaire.» Les deux exilés s’étaient rencontrés en 1999 lors d’un mariage à Bologne, en Italie. Il militait alors pour le Front démocratique de salut somalien, un mouvement d’opposition au dictateur Siad Barre, dont la chute en 1991 a précipité le pays dans le chaos.

Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari» avait ensuite été nommé porte-parole d’Abdullahi Yusuf Ahmed, un politicien originaire comme lui du Puntland, élu en 2004 premier président du gouvernement fédéral de transition. En récompense des services rendus, le porte-parole est nommé ambassadeur à Genève. «Il aurait pu aller à Bruxelles avec un salaire à la clé. Mais il préférait être auprès de moi.» Zam Zam Abshir Mohamed Ismail s’en excuserait presque.

La principale rentrée d’argent de la mission somalienne est assurée par l’émission de documents pour les Somaliens résidant en Suisse, environ 8000 à 10 000 personnes. «Le passeport somalien était le plus cher du monde», se désole Hussen Abdi Musa. L’impression des documents d’identité, auparavant assurée à Dubaï, a été rapatriée en Somalie à la fin de 2013. Depuis, le système ne fonctionne plus et les ambassades ne peuvent que délivrer des documents provisoires. «Mon mari disait qu’il ne fallait jamais refuser un passeport, explique Zam Zam Abshir Mohamed Ismail. Il avait vécu cela à Rome à la fin des années 1970. Au consulat, on lui avait dit qu’il n’était pas Somalien mais Ethiopien. Il avait immédiatement changé de faculté pour s’inscrire en sciences politiques et avait commencé à militer dans l’opposition somalienne.»

En mai 2014, la mission, qui louait jusque-là un studio, emménage dans ses nouveaux locaux, de quoi assurer un minimum de confidentialité aux visiteurs. Mais impossible de payer la garantie de loyers de six mois. C’est donc la Suisse qui a avancé l’argent. «Il en était très mal à l’aise et voulait rembourser dès que possible», témoigne Hussen Abdi Musa. Comme pour d’autres missions diplomatiques à Genève, la Suisse fournit aussi une subvention au loyer. Le Koweït et les Emirats arabes unis aident aussi la mission à tourner. «En 2011, l’ambassadeur du Soudan, qui rentrait au pays, lui avait donné sa voiture. Avant cela, il allait aux réceptions diplomatiques en taxi ou à pied. Mais, pour lui, l’essentiel était ailleurs. Il avait toujours cette lueur dans le regard.»

A Genève, l’ambassadeur se fait le champion des sans-voix. Un négociateur tenace, jamais avare de son temps et d’une grande humanité. «A chaque fois, il commençait par me demander comment j’allais, moi et ma famille. Ce n’était pas une question de politesse, il était réellement intéressé par la réponse», se souvient l’ambassadeur américain au Conseil des droits de l’homme, Keith Harper. Le secrétaire d’Etat John Kerry était d’ailleurs mardi à Mogadiscio pour signer le retour des Etats-Unis en Somalie après le fiasco de son intervention militaire en 1993.

L’an dernier, Yusuf Mohamed Ismail «Bari Bari» s’était battu, parfois contre l’avis de ses collègues africains, pour l’établissement d’une commission d’enquête sur les violations des droits de l’homme en Erythrée, accusé par la Somalie de soutenir l’insurrection des Shebab. L’ambassadeur n’en oubliait pas pour autant la situation catastrophique dans son pays, plaidant pour un soutien international afin d’instaurer un véritable Etat de droit, là où règne la justice des clans.

«En 2013, lors d’une précédente visite dans la capitale, il avait remué ciel et terre pour que des gendarmes qui avaient violé une fillette soient poursuivis. Il a fait en sorte qu’elle soit prise en charge par une ONG et qu’elle reçoive une petite pension. Il est même allé voir le premier ministre. Il a reçu des menaces de mort, lui disant qu’il n’était pas au Puntland mais à Mogadiscio», se souvient son épouse. «Il répétait qu’il n’y aurait pas de paix en Somalie tant que la tradition ne prendrait pas en compte l’exigence de justice», continue-t-elle. Son dernier combat aura été le sort des albinos, accusés de sorcellerie et impitoyablement pourchassés dans certains pays d’Afrique. Le 27 mars, l’ONU nommait un expert pour enquêter sur ces meurtres passés sous silence. Quelques heures plus tard, Yusuf Mohamed Ismail «Bari-Bari» tombait sous les balles des Shebab.

«Dis-moi que ce n’est pas vrai. Tu n’es pas blessé? Il m’a dit de ne pas m’inquiéter»

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