Charles Lieber est un chimiste réputé, spécialiste des nanotechnologies à l’Université Harvard. Un futur Prix Nobel même, selon certains de ses collègues. Mais fin juillet, il a été inculpé aux Etats-Unis pour avoir dissimulé son implication dans le programme chinois Thousand Talents, qui a pour but de recruter des académiciens de premier plan pour les importer en Chine. Sous l’égide de cette initiative, l’Université de Wuhan le payait 200 000 dollars par mois et il avait reçu 1,5 million de dollars pour y créer un laboratoire de recherche.

Thousand Talents n’est que l’un des 200 programmes de recrutement mis sur pied par le gouvernement chinois. Entre 2008 et 2016, ils ont permis d’attirer 60 000 talents en Chine, pour la plupart issus d’universités aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie, indique Alex Joske, qui vient de rédiger un rapport à ce sujet pour le think tank Australian Strategic Policy Institute. Durant cette période, selon lui, Pékin a recruté 34 scientifiques en Suisse.

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Jusqu'à 2 millions de francs par an

Les deux écoles polytechniques fédérales, les universités de Genève, Zurich, Bâle et Berne, ainsi que l’Institut Paul Scherrer et le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche ont tous fourni des scientifiques au programme Thousand Talents, selon les listes de participants.

L’un d’eux, le chimiste Jay Siegel, qui a œuvré à l’Université de Zurich durant près de douze ans, a été recruté en 2013 par l’Université de Tianjin après avoir visité la Chine dans le cadre d’un échange financé par l’Académie suisse des sciences. Il est devenu le doyen de l’école de pharmaceutique et d’ingénierie. «Ce transfert m’a fourni l’opportunité unique de créer un département à l’occidentale au sein d’une université chinoise», relate-t-il.

Les scientifiques recrutés par Thousand Talents reçoivent un salaire mensuel qui peut atteindre 1 million de yuans (132 600 francs), ainsi qu’un subside de recherche de 5 millions de yuans (663 000 francs). A cela s’ajoutent des frais de vie quotidienne, un logement payé et, souvent, l’obtention de son propre laboratoire. Au total, ils peuvent toucher jusqu’à 15 millions de yuans (2 millions de francs) par an, a calculé dans un papier de recherche David Bekkers, attaché scientifique du consulat des Pays-Bas à Shanghai.

Des commissions généreuses pour les chasseurs de têtes

Le recrutement passe par des associations localisées à proximité des universités occidentales. Alex Joske en a répertorié 600, dont sept en Suisse. Parmi celles-ci figurent un organisme affilié à la province du Zhejiang, une antenne locale de la China Association for Science and Technology ou encore la filiale genevoise de l’Association pour les étudiants et les chercheurs chinois (CSSA), un groupe tentaculaire connu pour son activisme politique pro-Pékin.

«Ces organes sont sous contrat avec l’Etat chinois, qui leur verse 150 000 yuans par an (20 000 francs) et leur fixe des objectifs en matière de recrutement de scientifiques», dit Alex Joske. Lorsqu’ils parviennent à en harponner un, ils touchent une commission de 200 000 yuans (26 500 francs), précise-t-il. Leur travail consiste à repérer des académiciens prometteurs, à les inviter à des événements en compagnie de représentants de l’ambassade et à mettre sur pied des voyages pour leur permettre de faire la tournée des universités chinoises.

Intelligence artificielle, biotechnologies ou fusion nucléaire

Mais pourquoi déployer tant d’efforts? L’objectif de Pékin est de «combler les trous dans ses connaissances scientifiques» en appropriant du savoir accumulé – et financé – en Occident, indique David Zweig de l’Université de la science et de la technologie de Hongkong, qui a étudié ces programmes. Cela explique pourquoi les participants sont spécialisés dans des domaines où la Chine souhaite surpasser ses pairs occidentaux, comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies, la fusion nucléaire ou les semi-conducteurs.

Le plus souvent, il s’agit de simples transferts de technologie. Mais dans une poignée de cas, ces programmes de recrutement ont servi à dissimuler un vol de technologie. Xiang Haitao, un spécialiste de la productivité des sols qui a travaillé durant près de dix ans pour un institut affilié à Monsanto, a par exemple été arrêté en 2017 alors qu’il tentait d’embarquer sur un vol à destination de Shanghai avec un ordinateur rempli de données confidentielles. Il venait de se faire recruter par Thousand Talents et s’apprêtait à rejoindre son nouveau poste à l’Institut de la science des sols de Nanjing.

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Recherche sur l'armement

Environ 300 académiciens recrutés sous l’égide de Thousand Talents ont en outre pris des postes dans des institutions affiliées à l’armée chinoise, selon une étude de l’Université de Georgetown. En Suisse, quatre recrues sont dans ce cas. Un spécialiste des neurosciences de l’Université de Bâle a rejoint l’University of Electronic Science and Technology de Chengdu, une institution spécialisée dans ses systèmes de défense électroniques.

Un expert de l’électronique quantique de l’Université de Genève a gagné la Nanjing University of Science and Technology, qui domine la recherche sur l’armement en Chine. Et un chercheur affilié à un institut spécialisé dans le photovoltaïque à l’EPFL œuvre désormais pour l’Université d’aéronautique et d’astronautique de Pékin, une autre entité proche de l’armée.