En 40 ans passés sur toutes les mers du globe, le capitaine Arne Rinnan n'a encore jamais connu pareille mésaventure. Parti de Fremantle, sur la côte occidentale de l'Australie, il navigue depuis plusieurs jours sur l'océan Indien, en direction de Singapour, lorsqu'il reçoit un appel radio urgent. Le service australien de recherche et de sauvetage lui demande de porter secours à un bateau de pêche en détresse situé sur sa route, à l'intérieur des eaux indonésiennes, avec quelque 80 personnes à bord. Des vies à sauver? Le vieux loup de mer déroute aussitôt son cargo, le MSTampa, un porte-containers de 49 000 tonnes battant pavillon norvégien.

Arne Rinnan a un premier choc en parvenant lundi en fin d'après-midi sur les lieux du drame. Le bâtiment sur lequel il a fondu, le KMPalapa 1, affiche effectivement de sévères dommages, à la poupe comme dans sa superstructure, qui menacent de le couler rapidement. Mais ses passagers – des émigrés clandestins moyen-orientaux amenés là par des passeurs pour quelques milliers de dollars – s'avèrent beaucoup plus nombreux qu'annoncé: entassés dans les cales et sur le pont, ils sont 438 hommes, femmes et enfants, des Afghans surtout, mais aussi des Pakistanais, des Sri-Lankais et quelques Indonésiens.

Le capitaine domine sa surprise. L'important est de porter secours à ces malheureux, comme le prévoit d'ailleurs, dans ce genre de circonstances, le droit maritime. Il sera toujours temps, pense-t-il, de les conduire ensuite dans quelque port d'Indonésie. Mais les émigrés ne l'entendent pas de cette oreille. A peine montés à bord, cinq d'entre eux gagnent le pont supérieur et exigent d'être conduits sur l'île Christmas, un minuscule territoire australien situé 140 kilomètres plus au sud, afin de rejoindre leur pays de destination. A défaut, menacent-ils, ils regagneront leur bateau en train de couler ou se jetteront à la mer.

Les réfugiés sont très excités. Ils répètent qu'ils ont tout laissé derrière eux et qu'ils n'ont désormais plus rien à perdre. Arne Rinnan et son équipage de 27 hommes, craignant alors que la situation leur échappe totalement, décident de faire route vers l'île Christmas pour y débarquer leurs passagers décidément encombrants. Las! Leur changement de cap aussitôt détecté, les autorités de Canberra les préviennent qu'il n'est pas question pour elles d'accueillir ces émigrés, le plus important contingent de «boat people» à tenter de gagner depuis des années le territoire australien.

Le geste est sans précédent. L'Australie a jusqu'à présent accueilli de plus ou moins bonne grâce les centaines de clandestins qui, après avoir traversé la passoire indonésienne, débarquent chaque mois sur ses positions les plus avancées en direction de l'Asie, le récif d'Ashmore, au large de Timor, et surtout l'île Christmas, au sud de Java. Ainsi, 359 personnes sont encore arrivées il y a quelques jours sur ce minuscule morceau de terre, portant à 851 le nombre d'immigrants qui s'y sont présentés depuis le début du mois. Récemment, Canberra a même décidé d'augmenter sensiblement sa capacité d'hébergement des demandeurs d'asile en ouvrant trois nouveaux centres à Darwin (nord), Singleton (sud-est) et El Alamein (sud). Dans l'affaire du MSTampa, cependant, le premier ministre John Howard a souhaité envoyer, comme il dit, un «signal fort» aux trafiquants d'«êtres humains». «L'opération de sauvetage s'est déroulée dans les eaux indonésiennes, martèle-t-il, c'est à Djakarta de s'en occuper.»

Mais le Département indonésien des affaires étrangères ne veut pas en entendre parler. L'un de ses porte-parole a expliqué que si les autorités australiennes refusaient l'entrée d'immigrants pour le motif qu'ils n'ont pas de documents en règle, il ne voyait pas pourquoi son pays, lui, l'autoriserait. Alors? «A moins qu'un pays tiers n'offre son hospitalité, assure le quotidien de Melbourne The Age, les réfugiés vont rester sous la responsabilité du MSTampa et, par extension, de la Norvège.» Oslo a immédiatement protesté.

En attendant d'être fixé, Arne Rinnan s'est converti en hôtelier. Il a ouvert cinq de ses containers pour loger les clandestins et puise dans ses réserves pour nourrir de pain, de soupe et d'œufs durs ces 438 bouches supplémentaires. Mardi matin (heure australienne), son bateau attendait, immobile dans les eaux internationales, à quelque 20 kilomètres de l'île Christmas. «Je ne sais vraiment pas que faire pour le moment», confiait-il à qui voulait l'entendre. Quelle idée de voler au secours de naufragés!