La Bolivie d'en bas se trouve en haut. Juchée sur les hauts plateaux de l'Altiplano. Celle du haut s'est établie en bas, dans les plaines alluviales. Et aspire depuis longtemps à son autonomie. Dimanche, les habitants du département de Santa Cruz, le plus riche du pays, situé à l'est, sont invités à se prononcer par référendum sur le statut de leur région. Trois consultations du même type devraient suivre en juin à Beni, Pando et Tarija. Elles menacent de faire éclater la nation.

«En lançant son programme de retraites pour les plus de 60 ans, le président Evo Morales a largement ponctionné l'argent versé aux départements, lesquels revendiquent plus de marge de manœuvre dans la gestion de leurs ressources, note Jean-Joinville Vacher, représentant à La Paz de l'Institut de recherche pour le développement. L'opposition au gouvernement s'est forgée autour de cette question autonomiste.» La media luna, cette demi-lune s'étalant du nord au sud du pays en passant par l'est, regroupe la plupart des richesses boliviennes, des terres arables aux réserves d'hydrocarbures. Les propriétaires fonciers de Santa Cruz entendent préserver le pactole. «Qu'ils sachent, à La Paz, que nous n'allons plus les allaiter», a résumé le gouverneur Ruben Costas.

Dimension ethnique

Le projet de Constitution soumis à l'approbation populaire détourne la plupart des pouvoirs aux mains de la capitale. «L'éducation, la gestion de la terre, la police, les impôts ou la diplomatie, tout cela reviendra à Santa Cruz, s'indigne François, un expatrié suisse à Cochabamba. Ce sera la fin de l'école pour tous et de la réforme agraire voulue par Evo Morales. Les inégalités s'en trouveront renforcées.»

Au-delà du clivage riches-pauvres intervient aussi une dimension ethnique. Nombre de ces grands fermiers séparatistes descendent des colons allemands ou croates débarqués après-guerre. «Ils n'en dorment plus la nuit de penser qu'un Indien est président», ironise François. En promettant une redistribution des richesses, en arborant immuablement son pull-over à rayures, l'Aymara Evo Morales attise les tensions. «On ne peut pas tout réduire à une problématique raciste, même si elle existe, précise Jean-Joinville Vacher. Un tiers de la population de Santa Cruz est désormais composée de migrants plus pauvres des hautes terres. Ceux-là aussi voteront pour l'autonomie.»

Le référendum, ainsi, a de fortes chances de passer. Proposé par une assemblée autoproclamée, il n'a cependant aucune valeur légale; le comptage des voix a été confié à une entreprise privée. «La pression internationale ne permettra pas à Santa Cruz de faire sécession, qui plus est sur la base d'un projet complètement irrationnel où quelques individus décident de s'octroyer tout pouvoir sur la gestion du sol et du sous-sol, poursuit Jean-Joinville Vacher. Il y aura de nouvelles négociations qui se concluront certainement par un surplus d'indépendance aux régions.» Déjà le chef d'Etat vénézuélien Hugo Chavez, son homologue nicaraguayen Daniel Ortega et le vice-président cubain Carlos Lage ont condamné «les plans de déstabilisation cherchant à porter atteinte à la paix et à l'unité de la Bolivie».

«Risque de violences»

Des délégations ont été envoyées des pays voisins vers la media luna afin de tenter l'apaisement et, pourquoi pas, d'arracher une annulation du référendum - que l'on dit soutenu par les Etats-Unis. L'Eglise catholique est également intervenue, sans succès. «Le risque est un éclatement des violences, souligne Eric Fisbach, auteur de La Bolivie (Ed. du Temps). Cela peut arriver très vite dans la zone, d'autant que cette histoire réveille des rivalités régionales qui remontent au XIXe siècle.» Evo Morales n'aura peut-être pas la révolution qu'il croyait.