Espagne

Quim Torra, la marionnette de Carles Puigdemont

Le nouveau président de la Catalogne est un indépendantiste intransigeant, qualifié par certains de ses adversaires de «xénophobe suprémaciste». Pas sûr que Madrid y ait gagné au change

Ceux qui pariaient pour une détente entre Madrid et Barcelone en sont pour leurs frais. Quoique extrêmement serrée (par 66 voix contre 65), l’investiture lundi après-midi du nouveau président de la Catalogne augure une nouvelle ère de confrontation entre le gouvernement central et les sécessionnistes catalans. Quim Torra, 55 ans, le successeur de Carles Puigdemont – qui se trouve en Allemagne, pour échapper à la justice espagnole – a aussi clamé son intention de défier l’exécutif de Mariano Rajoy. Selon lui, il est urgent de «construire la République catalane» et d’«entamer un processus constituant» pour mettre fin aux liens unissant l’Espagne et cette région turbulente. Et ce, même si les sondages indiquent qu’une grosse moitié des 7,5 millions de Catalans sont opposés à l’indépendance.

Un fidèle porte-parole

Front dégarni, lunettes proéminentes, celui qui est à la fois avocat, éditeur et écrivain a invoqué le «1-0», autrement dit le premier octobre 2017, journée pendant laquelle les séparatistes catalans avaient organisé un référendum d’autodétermination illégal, puni par les forces de l’ordre espagnoles à coups de charges policières. Aux yeux de Quim Torra, c’est le «kilomètre zéro» à partir duquel la «Nouvelle République de Catalogne doit se constituer». Tout comme Carles Puigdemont, le nouveau chef de l’exécutif régional accorde toute la légitimité «au peuple catalan», et aucune à l’Etat espagnol.

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L’élection de Quim Torra à la tête de la Catalogne est le fruit de circonstances précaires. Alors que Carles Puigdemont, en qui son camp voit «le président légitime en exil», ne peut fouler le sol espagnol sans être jeté immédiatement en prison, un candidat acceptable devait être trouvé. Pour les sécessionnistes, le choix n’était pas facile car la plupart des dirigeants sont ou bien à l’étranger – en Suisse, en Allemagne, en Belgique et en Ecosse – ou bien derrière les barreaux, accusés par le Tribunal suprême de «rébellion», «désobéissance» ou «malversations de fonds publics». Un véritable casse-tête, après la courte victoire des sécessionnistes aux législatives de décembre dernier.

Le choix de Quim Torra présente plusieurs avantages pour Carles Puigdemont qui, depuis l’Allemagne, entend piloter la politique catalane: il lui est totalement fidèle (Torra ne cache d’ailleurs pas qu’il incarne la voix de son maître), partage son souhait ardent de divorcer de l’Espagne («un Etat oppresseur et anti-catalan») et, surtout, possède un casier judiciaire vierge. A la différence de l’état-major séparatiste, il n’a aucune expérience politique.

Présenter ses excuses

Quim Torra est avant tout un idéologue, qui ne cache pas sa haine de l’Espagne. «C’est un xénophobe suprémaciste», résume Inés Arrimadas, chef de file de Ciudadanos, la formation espagnoliste la plus votée aux législatives de décembre. Les autres leaders non sécessionnistes partagent cette opinion. Quim Torra a d’ailleurs dû s’excuser de plusieurs tweets incendiaires dans lesquels il prête aux Espagnols tous les défauts de la terre. Dans un article publié en 2012 dans le journal catalan El Món, il les comparait à des «charognards, des vipères, des hyènes […], des bêtes chez qui toute expression de catalanité provoque des phobies».

Dans une récente entrevue à TV3, la télévision publique régionale contrôlée par le camp indépendantiste, l’homme a dû s’excuser pour avoir affirmé que «les Espagnols sont tout juste bons à voler». Comprendre: selon la théorie de son camp, la Catalogne serait victime d’une «spoliation fiscale» orchestrée par Madrid de l’ordre de 9 milliards d’euros annuels – un argument battu en brèche par la plupart des formations politiques du pays. La spécialité de Quim Torra n’est toutefois pas l’économie, mais l’histoire. A l’en croire, la chute de Barcelone du 11 septembre 1714 lors de la guerre de succession entre la dynastie des Habsbourg et celle des Bourbons – gagnée par ces derniers – marque le début du passage de la Catalogne dans l’étau espagnol. Quim Torra fut le directeur du Centre culturel du Born, au centre de Barcelone, où se situent les restes archéologiques de cette célèbre bataille.

Le nouveau président sait que son pouvoir est «temporaire», lié à des «circonstances exceptionnelles». Une façon pour lui de reconnaître que le marionnettiste n’est autre que Carles Puigdemont depuis son refuge allemand. Ce dernier a déjà fait savoir que deux de ses fidèles lieutenants, Elsa Artadi et Pere Aragonès, au casier judiciaire également vierge, seront les personnes clés du nouveau gouvernement catalan. L’avenir proche demeure très incertain. «Si les sécessionnistes s’écartent de la loi, nous ne laisserons pas faire», a martelé hier le porte-parole du gouvernement Rajoy. Le chef du gouvernement doit décider sans tarder s’il maintient la mise sous tutelle de la Catalogne. Dans le cas contraire, Quim Torra et les siens auront les mains libres pour défier, une nouvelle fois, l’Etat espagnol.

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