Quinze ans après le 9 novembre 1989, un Allemand sur cinq regrette encore la chute du Mur, avait révélé en août dernier un sondage du magazine Stern. Pourtant, à l'idée de transformer la «Journée de la réunification» du 3 octobre en une «fête nationale flottante» fixée un dimanche – afin de supprimer un jour férié pour relancer la croissance économique – l'Allemagne a eu un haut-le-cœur. Vu l'embarras régnant au sein de ses propres troupes du Parti social-démocrate (SPD), le chancelier Gerhard Schröder n'a donc pas tardé à se débarrasser de l'idée encombrante.

Face à la situation dramatique des finances de l'Etat et des collectivités publiques, le ministre des Finances, Hans Eichel, soutenu par son collègue de l'Economie, Wolfgang Clement, croyait avoir trouvé la bonne formule. Les deux misaient, grâce à ce jour de travail en plus, sur une croissance supplémentaire de 0,1%. Tollé général. «Pauvre Allemagne, si, pour des théories économiques douteuses, nous ne pouvons même pas nous autoriser une fête nationale qui nous rappelle l'un des événements historiques les plus importants de notre histoire», l'a mouché la Confédération allemande des syndicats. La cheffe de l'opposition, Angela Merkel, a dénoncé une décision «qui fait fausse route, oublieuse de l'histoire et simplement honteuse en ce quinzième anniversaire de la chute du Mur». Enfin le président de la République fédérale, Horst Köhler, a pris sa plume pour faire part au chancelier Schröder de ses soucis devant la menace pour la Fête nationale, qui exprime la conscience que la Nation a d'elle-même.

L'incident, qui a réveillé le patriotisme démocratique de la nouvelle Allemagne, cache néanmoins un sentiment populaire bien plus vif et tout aussi répandu, selon lequel «la réunification a échoué». Preuve que le malentendu entre Est et Ouest – entre Ossis et Wessis – perdure: «Les Allemands de l'Est pensaient que l'unité allait rimer avec égalité et justice sociale, alors que ceux de l'Ouest considéraient que l'unification était avant tout un gage de liberté et de démocratie», écrit Hans Stark, président du Comité d'étude des relations franco-allemandes (Cerfa). Pour lui, «jamais la division entre les deux parties de l'Allemagne n'a été aussi profonde». Le malaise vient de ce qu'il n'y a pas eu réunification ce 3 octobre 1990, chacun apportant ses acquis, mais bien élargissement de l'ancienne RFA.

Or malgré l'injection de 1250 milliards d'euros depuis quinze ans pour rénover les villes, moderniser les industries, construire des stades et des hôpitaux, mais surtout alimenter les rentes des retraités de l'Est, la situation économique des nouveaux Länder continue à se détériorer. Même si la productivité y a augmenté de plus de la moitié, elle reste tout de même inférieure de 23% à celle de l'ouest du pays. Idem pour le chômage supérieur de 17,5% dans l'ex-RDA. D'où le sentiment généralisé à l'ouest que la croissance allemande a été la première victime de la réunification.

Mécontentement et repli régional

Durant tout l'été et jusqu'en octobre, journaux, magazines économiques, débats télévisés et forums politiques ont accordé une large place aux sujets sur l'échec économique et social de quinze ans de mise sous perfusion financière des nouveaux Länder, tombés dans l'état de Jammertal, une expression allemande typique pour désigner une vallée de misère et de larmes. Plus préoccupant: moins d'un Allemand de l'Est sur deux, selon un sondage de l'Office fédéral pour l'éducation civique, juge le système politique de la RFA préférable à celui de l'ancienne RDA. Un repli régional sur fond de mécontentement illustré par les excellents scores des anciens communistes du PDS et des néonazis en Saxe et au Brandebourg. Quinze ans après la chute du Mur, lorsque Est et Ouest entonnent les paroles de l'hymne national, Einigkeit und Recht und Freiheit, les mots «union, droit et liberté» n'ont manifestement pas la même signification pour tous.