L'Union européenne innove. Les Quinze se sont lancés ce week-end dans un exercice inédit en chargeant une Convention de plancher sur les réformes nécessaires pour l'élargissement à une douzaine de pays. A l'issue d'un sommet de deux jours à Laeken, dans la périphérie bruxelloise, ils ont confié à Valéry Giscard d'Estaing la délicate mission de présider cette nouvelle enceinte. Ses travaux serviront de «point de départ» à la Conférence intergouvernementale (CIG) convoquée en 2004 pour élaborer un nouveau traité pour la grande Europe.

A la surprise générale, les dirigeants européens se sont entendus en un tournemain sur cette Convention censée combler le déficit démocratique apparu lors des laborieuses négociations sur le Traité de Nice il y a tout juste un an. La méthode avait déjà été utilisée avec succès pour la rédaction de la Charte des droits fondamentaux. Mais c'est la première fois que les Quinze y recourent pour préparer, de manière ouverte et transparente, une réforme constitutionnelle, négociée jusqu'ici dans le secret des cénacles diplomatiques. La société civile sera pleinement associée à l'exercice dont Lionel Jospin, premier ministre français, a espéré qu'il «permette à l'Europe d'être plus forte, plus efficace, plus influente, plus concrète aussi».

L'attribution de la présidence de la Convention n'a pas non plus donné lieu à d'âpres marchandages. Valéry Giscard d'Estaing s'est imposé rapidement (lire en page 2) malgré les réticences des dirigeants socialistes et des petits pays qui lui auraient préféré le premier ministre néerlandais Wim Kok ou l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors. VGE a bénéficié du ferme soutien du président français Jacques Chirac et du chancelier allemandGerhard Schröder, et de celui des autres grands pays – Grande-Bretagne, Italie, Espagne – ainsi que de l'Autriche.

Les petits pays ont pris soin de bien l'entourer en le flanquant de deux vice-présidents: l'ancien premier ministre italien Giuliano Amato, qui briguait également la présidence de la Convention, et l'ex-chef du gouvernement belge Jean-Luc Dehaene, un fédéraliste convaincu. «C'est une équipe très forte, la mieux équipée», s'est réjoui Romano Prodi, que l'on n'a guère entendu pendant le sommet, comme si le président de la Commission avait décidé de faire profil bas face aux Quinze qui ne ménagent plus leurs critiques à son égard.

La Convention sera composée d'une centaine de membres: représentants des gouvernements, des parlements nationaux, du Parlement européen et de la Commission. Les treize pays candidats à l'adhésion, dont la Turquie, participeront de plein droit à ses travaux, mais sans prendre part aux votes. Elle entamera ses travaux le 1er mars, et rendra sa copie une année plus tard. Aucune date limite n'a toutefois été fixée. C'est le fruit d'un compromis.

Certains pays comme l'Allemagne souhaitent en effet une continuité entre la Convention et la CIG afin d'empêcher que celle-ci ne détricote le travail effectué. D'autres, Grande-Bretagne et France en tête, qui ne veulent pas voir la Convention se transformer en constituante, souhaitent prendre du recul par rapport à ses travaux. En clair, elles ne veulent pas se lier les mains. Le premier ministre belge, hôte du sommet qui marque la fin de sa présidence de l'Union, leur a donné raison. «La CIG, a souligné Guy Verhofstadt, prendra les décisions définitives, on le savait d'avance.»

La «Déclaration de Laeken», entérinée elle aussi sans grand débat, fixe le cadre de l'exercice. Saluée comme «historique» par Gerhard Schröder, elle marque «le coup d'envoi d'un débat sur l'avenir de l'Union sans aucun tabou», s'est félicité Guy Verhofstadt, qui n'a pas ménagé ses efforts pour la rendre aussi ambitieuse que possible. Le premier ministre belge a certes dû mettre un peu d'eau dans son vin fédéraliste pour surmonter les réticences de Londres, Paris, Copenhague et Stockholm. Le mandat qu'elle confie à la Convention n'en reste pas moins très ouvert.

Les conventionnels devront répondre, sous forme de «recommandations» ou «d'options» quand les avis sont partagés, à une toute une série de questions sur l'architecture institutionnelle d'une Europe forte demain de 25 membres ou plus. L'élection directe du président de la Commission ou la rédaction d'une Constitution, que Berlin et Paris appellent de leurs vœux, ne seront pas éludées. Même si le premier ministre britannique s'est empressé de fixer les limites de l'exercice: «Là où l'Europe

est nécessaire, a déclaré Tony Blair, elle devrait faire plus, mais là où elle ne l'est pas, il faut l'exclure.»