Ce n'est plus seulement une guérilla diplomatique «mais une sorte de croisade ou de Djihad contre la Cour pénale internationale (CPI) que mène l'administration Bush», constate Richard Dicker, de l'organisation Human Rights Watch. L'offensive lancée par Washington est désormais planétaire. Le 16 août dernier, le secrétaire d'Etat américain Colin Powell a écrit personnellement une lettre à des dizaines de gouvernements, dont tous les européens, pour leur demander de signer avec Washington un accord bilatéral mettant à l'abri de toute poursuite judiciaire les ressortissants américains suspectés de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actes de génocide. Officiellement, les Etats-Unis estiment que la CPI est une institution supranationale politisée. En réalité, ils redoutent que leurs soldats engagés sur de nombreux théâtres d'opérations – hier l'Afghanistan, demain peut-être l'Irak – doivent un jour rendre des comptes.

Leurs efforts commencent à payer: après Israël et la Roumanie, c'est désormais Timor-Oriental et le Tadjikistan qui se sont engagés cette semaine à ne pas déférer des citoyens américains devant la CPI. Ces accords bilatéraux ne sont pas illégaux: ils sont prévus par l'article 98 des statuts de la cour, l'un des maillons faibles du traité. Les pays européens, qui ont porté à bout de bras le processus menant à la création du tribunal, affrontent à leur tour les pressions américaines. Certains vont-ils y succomber, et par là même contribuer à miner tout leur travail antérieur et l'espoir qu'incarne cette nouvelle institution? Aujourd'hui et demain, les ministres des Quinze vont tenter d'arriver à une position commune lors de leur réunion d'Elseneur, au Danemark. Le 4 septembre, les Quinze auront une nouvelle réunion à Bruxelles au niveau des experts juridiques. Or, selon Antoine Bernard, de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), le front européen menace de se lézarder. «Les gouvernements italien, espagnol, britannique, néerlandais et danois pourraient succomber aux pressions de la Maison-Blanche, confie cet observateur. Cela mettrait en péril des années d'efforts pour bâtir une justice internationale digne de ce nom.»

Mais certains pays d'Europe centrale et orientale sont plus vulnérables encore aux pressions américaines, puisqu'ils espèrent adhérer en novembre prochain à l'OTAN. Preuve en est la décision du gouvernement roumain qui a signé un accord bilatéral avec Washington. Paris n'a guère apprécié. «Nous pensons le plus grand mal des pressions américaines et de ceux qui y succombent», lâche un diplomate. Le président roumain espérait rencontrer son homologue français au sommet de Johannesburg? Il devra remplir différemment son emploi du temps. Quant au premier ministre roumain qui doit prochainement venir en France, Paris «réfléchit» à quel niveau le recevoir. «Croyez-moi, ces signaux diplomatiques sont parfaitement interprétés par Bucarest», assure-t-on. En revanche, la Slovaquie, assurée de faire partie des nouveaux membres de l'OTAN à l'automne, a opposé un refus net aux sollicitations américaines. Mieux que cela: le journal officiel slovaque du 26 juillet comportait une petite annonce: «Cherche juge pour La Haye», avec, pour délai de soumission, la date butoir du 2 septembre, la veille de la première réunion des 77 Etats parties de la CPI qui se tiendra toute la semaine suivante à New York.

Une réunion qui pourrait bien s'avérer tumultueuse. William Pace, président de la campagne en faveur de la Cour pénale internationale, prévoit un nouveau bras de fer: «C'est une étape historique dans le processus de création d'une justice pénale internationale. Ce qu'a parfaitement compris l'administration Bush, qui a intensifié ces dernières semaines ses efforts pour miner la future CPI et fera tout pour torpiller cette réunion.» En juillet dernier, les Etats-Unis étaient parvenus à arracher au Conseil de sécurité l'adoption de la résolution 1422 qui assure pour un an l'immunité devant la CPI des Américains qui servent dans les opérations de maintien de la paix.

Simultanément, sous l'impulsion de l'archi-conservateur Jesse Helms, le Congrès met une dernière main au projet de loi anti-CPI, le «American Service Members Protection Act», qui prévoit une panoplie de mesures impressionnantes pour échapper aux juges de La Haye. Le président des Etats-Unis aurait ainsi le droit d'utiliser la force pour empêcher qu'un de ses ressortissants ne soit déféré devant la Cour pénale internationale. Le texte prévoit également que l'assistance militaire pourrait être coupée aux pays qui ratifieraient les statuts de la CPI, à l'exception des membres de l'OTAN. Lotte Leicht, de Human Rights Watch prévient: «Si les Européens cèdent maintenant aux pressions américaines, cela confortera les faucons les plus unilatéralistes au sein de l'administration américaine dans leur détermination de continuer à saper les fondements du droit international.»