On le savait usé, «cramé» par sa mission impossible de haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères. Mais on ne l’avait pas vu aussi souriant depuis longtemps. Remplacé depuis le 1er décembre par la nouvelle haute représentante Catherine Ashton, dotée elle de pouvoirs étoffés et d’un futur service diplomatique communautaire, Javier Solana avait, mardi soir, le sentiment du devoir accompli. Laissant derrière lui, à 67 ans, un bilan de grand Européen.

Ses détracteurs diront qu’il ne parvint jamais, en dix ans, à imposer sa voix aux gouvernements des pays-membres, si prompts à réclamer une action européenne et si prudents quand il s’agit de donner à celle-ci les moyens d’exister. Mais à l’écouter plaisanter de table en table, plein sourire pour les photos prises avec ses collaborateurs ou des journalistes, on ne pouvait que reconnaître l’évidence: l’Europe, le savoir-faire communautaire, et surtout la capacité à faire accepter cette souveraineté partagée ne pourra jamais être le seul fruit de directives ou de règlements édictés par Bruxelles. Il faut du lien européen. De l’esprit. De la distance. De l’expérience. A l’image de cette phrase lancée par Javier Solana en réponse à une question suisse sur les minarets, dont l’Elysée s’est maintenant emparé: «Vous savez, je suis plutôt un homme des Lumières.» Le goût de l’esprit allié au respect de la laïcité.

A quoi ressemble donc un grand Européen? Sans doute à Javier Solana. Une bonne dose d’humilité. Une capacité à se faire oublier sans jamais abdiquer. Un multilinguisme devenu sa meilleure arme. Car qu’est ce que la politique étrangère européenne sinon un patient tricotage, maille par maille? Le fait que son infatigable porte-parole, Christina Gallach, assume dans la foulée de son départ la communication de la prochaine présidence espagnole a de quoi rassurer aussi. Javier Solana a su, au milieu de la tourmente institutionnelle engendrée par le Traité de Lisbonne, installer un peu de continuité.

On aurait aimé, ce soir-là, entendre davantage cet Espagnol célèbre parler de la Suisse et de Genève, où il participa à tant de conférences et de négociations. La dernière, le 1er octobre sur l’Iran, avait débuté tôt le matin par un petit déjeuner en tête à tête avec Micheline Calmy-Rey. Il y fut question de la Libye, et des otages suisses. Pas encore des minarets. Encore que… La meilleure chose que pourrait faire maintenant Javier Solana est de parler de l’Europe qu’il laisse derrière lui. Souvent, ses représentants personnels sont d’excellents connaisseurs de la réalité du terrain, bien éloignés des bureaucrates-diplomates de la Commission. Solana le montre: s’il a pu décevoir, faute de réel pouvoir, il n’a jamais cessé d’aimer l’Europe et les Européens. A Lausanne, la Fondation Jean-Monnet – qui propose le 16 décembre prochain à 17 heures un débat sur «La Suisse et l’Autriche face à l’Union européenne: Quelles souverainetés?» – serait bien inspirée de l’inviter très vite à parler, en Suisse, de son expérience de bâtisseur d’Europe.