Italie

«Qu’on me donne un juge! J’en cherche un désespérément»

Le maire de Palerme, Leoluca Orlando, s’est juré de désobéir à la nouvelle loi sur l’immigration voulue par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. Il rêve d’être traîné en justice pour prouver devant un tribunal l’inconstitutionnalité de la nouvelle norme

Le maire de Palerme est un «traître» pour le ministre italien de l’Intérieur et chef de la Ligue (extrême droite), Matteo Salvini. De fait, l’accusé, Leoluca Orlando, s’oppose vivement à la loi sur la sécurité et l’immigration promulguée le mois dernier par les autorités de la Péninsule. Un texte qui prévoit notamment l’abolition de la protection humanitaire pour certains migrants et, par conséquent, la possibilité d’obtenir le droit de résidence.

Les requérants d’asile ne profitant plus de ce permis ne pourront donc plus obtenir un travail ou encore accéder aux soins ou à l’aide sociale. Entre non-renouvellement de ces permis et refus des demandes en cours, «environ 120 000 personnes sont destinées ces deux prochaines années à glisser dans l’illégalité», estimait en décembre le quotidien La Repubblica.

Or, le maire de la capitale sicilienne a promis que cette norme ne serait pas appliquée et que les inscriptions pour une résidence à Palerme resteraient ouvertes. Certains de ses collègues lui ont emboîté le pas. «Notre ville est du côté du droit, s’est expliqué depuis Naples Luigi de Magistris. Nous obéissons à la Constitution.» Milan, Florence ou encore Parme soutiennent la démarche, sans forcément se soustraire à la nouvelle loi. Comme certaines régions. La Toscane, par exemple, a saisi la Cour constitutionnelle. Interview du maire de Palerme lors d’une rencontre mercredi à Rome avec des journalistes de la presse étrangère.

Le Temps: Avez-vous commis un acte de désobéissance civile?

Leoluca Orlando: Non. Ce n’est pas non plus une révolte politique. Je ne peux pas ordonner la réouverture du port [de Palerme] et comme maire, contrairement aux présidents de région, je ne peux pas saisir la Cour constitutionnelle. Quels instruments me restent-ils, sinon cette action? Je ne cherche pas une tribune, mais un tribunal. Si je me retrouve devant un juge pénal, je pourrai opposer à l’accusation l’anticonstitutionnalité de la loi Salvini. Je connais très bien les risques que j’encoure. La Constitution vaut plus que n’importe quel Salvini. Même si mon comportement est anticonstitutionnel, je suis prêt à en répondre. Qu’on me donne un juge! J’en cherche un désespérément. Ou que Salvini me destitue!

Pourquoi avez-vous attendu janvier pour vous opposer si frontalement à Matteo Salvini?

J’ai attendu de voir si le décret Salvini devenait loi, en espérant que le parlement prendrait ses distances avec ce texte inhumain. Mais suite à sa promulgation, j’ai signé fin décembre un acte législatif m’opposant aux normes de compétences communales que je considère comme contraire aux droits de l’homme. Je l’ai fait sans publicité. Mais, le 2 janvier, j’ai dû réagir publiquement à l’avalanche d’insultes provenant de Matteo Salvini.

Quelles conséquences la norme empêchant la demande de résidence a-t-elle sur votre ville?

Un exemple. Prenons les mineurs étrangers non accompagnés, qui relèvent de la compétence des maires. Je dois m’en occuper. Ils reçoivent la protection humanitaire et peuvent rester dans la ville où ils arrivent. Mais désormais, dès qu’ils auront 18 ans, ils deviendront clandestins. Du jour au lendemain, la résidence leur sera niée. Ils ne pourront donc plus avoir de contrat de travail. Ils n’auront plus accès ni aux services sociaux ni aux centres Sprar (Système de protection des demandeurs d’asile et des réfugiés).

Même si ces derniers ne sont pas de compétences communales, nous apprécions ce modèle d’accueil concentré sur de petits nombres. Malheureusement, ce système risque aujourd’hui d’imploser, car les nouveaux clandestins créés par la loi Salvini en seront exclus. Comment ces gens éviteront-ils ensuite de tomber sous la coupe, par exemple, de la criminalité organisée? Je soutiens que cette loi dite «sécuritaire» est en réalité criminogène. Mon action est sécuritaire contre un texte en réalité anti-sécuritaire.

Selon un sondage organisé en Sicile, plus de 60% des votants sont du côté de Matteo Salvini. L’opinion publique ne semble pas vous soutenir…

Si j’étais seul dans cette bataille, je la mènerais tout de même. Ponce Pilate a suivi l’opinion publique. Or, parfois, il ne faut pas la suivre. Il s’agit d’une question opposant progressistes et conservateurs, non gauche et droite. C’est une bataille transversale. Je suis une alternative à la gauche dans le camp des progressistes. Mais ma bataille n’est pas politique. Elle vise à retrouver une harmonie entre la vie quotidienne et ma mission de maire.

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