Enquête, contre-enquête journalistique, dans les jours qui suivent le massacre de Racak le 15 janvier dernier, une controverse se développe. Y a-t-il eu mise en scène de la tuerie? C'est l'hypothèse qui prédomine dans certains médias français et par mimétisme en Suisse romande. Aujourd'hui, cette hypothèse est largement rejetée par ceux-là mêmes qui la mettaient en avant. Mais, un fait chassant l'autre, une large partie de l'opinion publique ne suit pas, alors que les zones d'incertitude se lèvent. Retour sur les enjeux médiatiques d'un massacre.

Le 15 janvier, à 7 heures du matin, les forces serbes attaquent Racak. Après une résistance des combattants de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK), le village est pris. Résultat: plus d'une quarantaine de victimes civiles tuées à bout portant ou en train de fuir, dont un enfant de 12 ans, deux ou trois femmes et des vieillards. Dès le lendemain, les journalistes relaient l'information. Par l'étalage de la barbarie, par l'émotion collective qu'il suscite, par l'impératif politique d'agir qu'il impose, le massacre crée une nouvelle dynamique. Racak devient l'un de ces événements capable de renverser le cours des choses. Il oblige les politiques à prendre parti. Il peut modifier le rapport des forces militaire et politique, que ce soit par des frappes aériennes, ou par une négociation. Ce sera Rambouillet.

Effet déclencheur

De la même manière que l'obus de mortier sur la place du Marché à Sarajevo en août 1995 a été le catalyseur des frappes aériennes en Bosnie, de la même manière que le massacre fin septembre de Gornja Obrinje, au Kosovo, a été le déclencheur d'une nouvelle phase du conflit avec le déploiement des vérificateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le massacre de Racak peut changer les paramètres fondamentaux du conflit.

L'information joue un rôle clef. Au XIXe siècle, le premier ministre britannique Benjamin Disraeli affirmait: «Contrôler l'information, c'est contrôler la réalité.» L'information est une des dimensions de la guerre psychologique. Donc un aspect déterminant de la guerre pour tous les protagonistes qui vont chercher à imposer leur grille de lecture et à manipuler les médias. Les journalistes en ont conscience, trop peut-être: c'est le syndrome de Timisoara. Le mort est manipulable, méfions-nous.

Racak, top story planétaire, est devenu un enjeu stratégique, car porteur potentiellement d'une restructuration du conflit. On le voit bien dans ces heures chaudes où tout peut alors basculer très vite:

1. Le destin politique de Slobodan Milosevic est incertain. William Walker, chef de la mission de l'OSCE au Kosovo, a accusé les forces serbes d'avoir commis un crime contre l'humanité. Slobodan Milosevic se trouve donc indirectement accusé d'en être responsable et donc d'être justiciable devant le Tribunal pénal international sur l'ex-Yougoslavie appelé pour enquêter sur Racak.

2. La présence internationale au Kosovo est en danger. En effet, Slobodan Milosevic a donné quarante-huit heures à William Walker, traité de menteur à la télévision serbe, pour quitter le territoire yougoslave. C'est donc toute la mission de l'OSCE qui est compromise si son chef est chassé par l'Etat hôte.

3. Le secrétaire d'Etat américain à la Défense, William Cohen, affirme que les Etats-Unis sont prêts à lancer des frappes aériennes contre les forces serbes, si les membres de l'OTAN en décident ainsi.