Portrait

Rachid Benzine, nouveau penseur de l’islam

Spécialiste de l’interprétation du Coran, le chercheur franco-marocain, dramaturge et essayiste, l’une des figures de proue de l’islam libéral francophone, invite les musulmans au «décentrement». Parcours d’altérité

Ce qu’il dit est brûlant mais ne brûle pas. Heurte mais ne fait pas mal. Des claques? Oui, mais en douceur. Un paradoxe? Non, un propos. Rachid Benzine a de la chance dans le malheur ambiant: il est celui par qui le bonheur peut arriver. Le bonheur de comprendre et surtout d’apprendre, d’être un peu moins fermé, un peu moins orgueilleux, un peu moins bête – il n’emploierait pas ce mot-là.

Son propos, venons-y, s’adresse aux musulmans et tout autant, par ricochet, à ceux qui ne le sont pas. Elevé dans la marmite de la foi dès son plus jeune âge marocain, devenu, en France, historien d’une religion jouant les supernovæ (grand boum interstellaire suivi d’une nuit froide), il affirme, à la suite de maîtres et professeurs insuffisamment écoutés, que l’islam n’est pas tombé du dattier.

«La réalité va faire bouger tout le monde»

Justement, côté écoute, ça urge. «La réalité va faire bouger tout le monde», prédit l’islamologue. Daech en Syrie et en Irak, imams «YouTube» en Occident, salafistes au coin de la rue indiquant la voie à suivre… C’est le moment de soumettre ses certitudes au tri sélectif de la raison.

Les devanciers de Rachid Benzine, tel Mohammed Arkoun le grand démystificateur, n’ont pas réussi à amener sur leur terrain rationnel les croyants embrigadés dans l’oumma postcoloniale, la communauté islamique en quête de luttes et de dignité. Lui, en revanche, a ses chances.

«Mon discours peut être déstabilisant»

Et chez lui, tout ou presque passe par le dialogue, comme sur une scène. Son dernier livre, paru en octobre, «Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir?» (Seuil), un ready-made de la dialectique pro et anti-djihadiste, échange épistolaire de haut vol et de crash annoncé entre un père et sa fille partie courir le guilledou auprès de l’Etat islamique, est à présent également une pièce, «Lettres à Nour», lue par Rachid Benzine en personne et la comédienne belge Delphine Peraya. La première a eu lieu le 7 novembre au Théâtre de Liège.

L’auteur, qui habite Trappes, une ville reculée des Yvelines dont soixante à quatre-vingts habitants ont rejoint Daech en Syrie, est une figure connue aussi en Belgique: entre autres engagements, il y anime des ateliers de lecture du Coran privilégiant l’approche anthropologique des textes. Ces exercices inédits réunissent des musulmans et des musulmanes, pour certaines voilées et découvrant alors des pans insoupçonnés de leur religion, chose qui les bouleverse, parfois jusqu’aux larmes. «Mon discours peut être déstabilisant, créer de la violence. Je dois y aller petit à petit», explique-t-il.

Ancien champion de kickboxing

Ce déniaisement à la table de travail a commencé, si l’on veut bien, à Kenitra, au Maroc. C’est dans cette ville côtière proche de Rabat, où le roi Hassan II faisait endurer le calvaire à des opposants politiques, qu’est né Rachid Benzine le 5 janvier 1971. Quarante-cinq ans plus tard, dans un café parisien situé à la sortie de la gare Montparnasse, arrivant des Yvelines, chemise blanche à col cassé, veste noire tenant ses presque deux mètres d’ancien champion de kickboxing, une tête à mettre des coups et à en encaisser, il raconte.

«Ma mère s’occupait du foyer. Mon père, orphelin très tôt, venait de la campagne. Il allait entrer dans la gendarmerie après un examen réussi, mais on lui demandait en plus un bakchich. C’était contraire à ses convictions. Il avait en lui un idéal de justice et devint instituteur dans un bidonville, par choix. Il enseignait l’arabe, le Coran et les hadiths, les paroles attribuées au prophète Mohamed. C’était un islam traditionnel.»

A 7 ans, le Coran pour ainsi dire par cœur

Il y aura neuf enfants, cinq garçons et quatre filles. Rachid est le sixième de la fratrie. En 1972, départ du père pour la France. Il s’installe à Trappes, travaille comme ferrailleur sur des chantiers. Six ans plus tard, la mère et les enfants le rejoignent et emménagent au rez-de-chaussée d’un immeuble, Square Louis-Pergaud – «mes parents ont toujours habité au rez-de-chaussée».

Rachid a 7 ans, il connaît le Coran pour ainsi dire par coeur. Pas encore le français. C’est «Mme Cohen», l’institutrice, qui le lui apprend. C’est elle qui insiste pour le faire sauter deux classes à l’école primaire. Le petit est doué.

Les écrits musulmans comme objets de recherche

Adolescence. Années 80. L’islamisme, déjà, recrute. Lui, prend le chemin de l’altérité, le «décentrement» dont il vante aujourd’hui les vertus: il fait la connaissance de prêtres ouvriers, travailleurs sociaux en banlieue, des «cathos de gauche» dont il gardera l’ancrage politique.

Rachid lit les Evangiles et comprend très vite tout le profit qu’il peut en tirer pour la lecture du Coran. Quand il réalise que les ecclésiastiques qu’il côtoie ne se scandalisent pas des études profanes sur le christianisme, que leur foi demeure, il se dit que la sienne ne court aucun danger à considérer les écrits musulmans comme des objets de recherche. Jeune homme, pour payer ses études, il enseigne l’économie au lycée Plaine-de-Neauphle, où il fut élève, à Trappes toujours.

A l’invitation des pouvoirs publics, lui et deux autres chercheurs français remettront fin novembre des recommandations portant sur la manière dont «l’université peut contribuer à la connaissance anthropologique et historique de l’islam». Public visé: les imams. En 2004, à 33 ans, il publiait un livre remarqué, «Les nouveaux penseurs de l’islam» (Albin Michel). Désormais il en est un.


Profil

5 janvier 1971: naissance à Kenitra, au Maroc.

1998: «Nous avons tant de choses à nous dire» (Albin Michel), écrit avec le père Christian Delorme.

2004: «Les nouveaux penseurs de l’islam» (Albin Michel).

2005: début de son enseignement à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

2013: «Le Coran expliqué aux jeunes» (Seuil).

21 août 2016: décoré par le roi du Maroc Mohamed VI du «Wissam Al Moukafâa Al Watania», équivalent de la légion d’honneur française, avec rang de Commandeur.

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