Il y a le feu dans la maison Dati. La jeune ministre de la Justice, symbole de la politique d'intégration de Nicolas Sarkozy, affronte sa plus grave crise depuis son entrée au gouvernement. On ne lui reproche plus de faire parler d'elle dans les magazines people, par sa grossesse ou son goût des accessoires chics, mais d'accumuler les maladresses, au risque de faire exploser le système judiciaire français.

Mercredi, Rachida Dati a éteint en catastrophe l'incendie qui couvait dans les prisons. Au motif que la ministre les «snobait», les syndicats de gardiens menaçaient de bloquer l'accès aux établissements pénitentiaires le 13 novembre. Seule la promesse d'engager une vaste négociation sur leurs conditions de travail a permis d'annuler le mouvement.

«Elle nous a lâchés»

Ce jeudi, les magistrats se révoltent à leur tour. Ils organisent des protestations dans toute la France pour dénoncer les «pressions» de leur ministre sur l'appareil judiciaire. «On a l'impression qu'elle défend les citoyens contre les juges, c'est insupportable», explique Valérie Dervieux de l'Union syndicale des magistrats (USM).

Les reproches émis par les juges et les gardiens sont presque identiques. La ministre les a vexés en ne recevant pas les représentants des syndicats pénitentiaires et en ne se rendant pas, comme c'est la tradition, au congrès de l'USM. Plus grave, ils l'accusent de les avoir désignés à la vindicte publique après une série de drames dans les prisons, notoirement vétustes et surpeuplées.

«Le jour où on a eu besoin d'elle, elle nous a lâchés», affirme ainsi Jérôme Capdevielle du syndicat pénitentiaire Force ouvrière. C'était le 10 septembre, lorsqu'un détenu instable a tué un jeune chauffard dans leur cellule de la prison de Rouen. Après une visite très médiatisée sur place, la ministre a ordonné des rondes de nuit plus fréquentes, et deux surveillants ont été suspendus.

«Ces directives étaient inapplicables, on a tourné la nuit comme des avions mais c'est totalement inefficace», estime Jérôme Capdevielle. Selon lui, l'augmentation des rondes aurait même contribué à l'épidémie de suicides observée ensuite: cinq morts depuis début octobre. La dernière victime s'est pendue dans la nuit de mardi à mercredi, ce qui porte le total à 91suicides depuis le début de l'année.

«Situation impossible»

Après les gardiens, les juges se sont retrouvés sur le banc des accusés. Celui qui avait signé l'acte d'incarcération d'un des détenus suicidés a été soumis à un sévère interrogatoire nocturne. Un autre s'est vu reprocher la remise en liberté d'un mari violent qui a ensuite assassiné sa femme. «C'est horrible, mais on ne pouvait pas le prévoir, estime Valérie Dervieux. Aujourd'hui, il y a une recherche systématique du bouc émissaire. On est payé pour notre capacité à prendre des décisions, et on nous reproche ces décisions. C'est une situation impossible.»

L'accusation la plus sérieuse concerne l'incohérence de Rachida Dati. Depuis le début, elle a soutenu les peines plancher, des sanctions minimales qui doivent être imposées pour certains crimes ou cas de récidive. Ce dispositif a contribué à aggraver la surpopulation carcérale - il y a aujourd'hui plus de 63000 détenus pour 51000 places. Or, la ministre n'a pris aucune disposition pour faire face à l'afflux de nouveaux prisonniers. Elle cherche désormais à généraliser le bracelet électronique comme alternative à la prison, mais l'examen de son projet de loi vient d'être repoussé pour cause de crise financière.

Rachida Dati est-elle finie? Sans doute pas, répond Philippe Bilger, un magistrat notoirement critique envers la ministre. Sur son blog, il reconnaît que sa «politique illisible» et son «absence presque suicidaire de sens politique» ont engendré une «allergie personnelle et professionnelle» entre elle et l'appareil judiciaire.

Mais dans l'opinion, Rachida Dati peut gagner, parce qu'elle semble s'opposer au corporatisme d'une caste devenue impopulaire. Hier, le Conseil supérieur de la magistrature a d'ailleurs reconnu l'existence d'une «crise de confiance du public» envers la justice. Entre une institution discréditée et une ministre aux abois, le bras de fer continue.