Ni pasionaria virulente ni victime larmoyante, Radhya al-Mutawakel ne ressemble pas à d’autres militantes de pays enflammés ou endeuillés. Petite et menue, elle porte la tenue habituelle des femmes musulmanes actives, écharpe enroulée autour de la tête et du cou, longue tunique à fleurs sur un pantalon noir et ballerines aux pieds. Ses mains de fillette parlent au rythme de sa voix posée et de ses mots pesés. Elle vient d’enchaîner une tournée de promotion de l’ONG Mwatana, qu’elle préside, sur les violations des droits de l’homme au Yémen.

«Toutes les parties en commettent tous les jours», insiste-t-elle, se refusant à distinguer un coupable de l’autre. Elle détaille le nombre de civils tués par les raids aériens de la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ou par les attaques au sol et les mines antipersonnel des rebelles houthis soutenus par l’Iran ou d’autres milices. Elle cite les faits et les chiffres de mémoire.

Rodée à l’exercice, la militante de 43 ans parcourt la planète pour plaider la cause de son pays et de son peuple meurtris. De New York et Genève devant les instances de l’ONU à Bruxelles auprès de l’UE, en passant par les différentes capitales européennes, elle est reçue régulièrement par les parlementaires ou les diplomates.

Entendue par le Congrès américain, elle a su expliquer, sans s’emporter, combien cette guerre était révoltante et comment les Etats-Unis qui l’alimentent se retrouvent avec du sang sur les mains. «Maintenant que je me consacre au plaidoyer à l’international, je ne peux le faire qu’à l’extérieur du Yémen», précise Radhya al-Mutawakel, qui n’est pas retournée dans son pays depuis plus d’un an.

Un «premier bébé»

«J’habite dans ma valise. Je suis SDF, résume-t-elle sans se plaindre. Je vivais normalement à Sanaa, mais le prix sécuritaire de mes allers-retours est devenu trop élevé.» Dans son entourage, il y a aussi celui qu’elle désigne par une formule consacrée: «Abdelrashid, mon mari et collègue», le cofondateur de Mwatana. Les deux militants se sont rencontrés en 2006 lors d’une première mobilisation contre la guerre de Saadah, un autre conflit au nord du Yémen. Créée en 2007, Mwatana compte aujourd’hui 70 permanents, à parité hommes-femmes, déployés dans 20 gouvernorats du Yémen pour documenter les violences et les violations. L’ONG pour la défense des droits de l’homme, financée par des fonds internationaux, est le premier bébé du couple, qui n’a pas encore d’enfant.

Mais le premier homme qui a eu une influence décisive sur ses choix et son parcours a été son père. Mohammed Abdel Malek al-Mutawakel, universitaire indépendant respecté dans son pays, avait accepté brièvement un portefeuille ministériel avant de retourner à sa place naturelle dans l’opposition politique qu’il a menée pendant des décennies contre la dictature d’Ali Abdallah Saleh. «Participer à l’action publique est une évidence dans notre famille», affirme Radhya.

Benjamine d’un foyer de six enfants, elle a quatre sœurs et un frère, universitaires ou fonctionnaires et tous impliqués dans la vie publique. Le père a toujours encouragé sa petite dernière à agir mais surtout à écrire, «parce qu’il trouvait que j’écrivais bien», dit Radhya. Après ses études à l’Université de Sanaa où elle a obtenu un diplôme d’études féministes puis un master en science politique, elle a publié des articles dans la presse yéménite, notamment contre la guerre du Saada et les arrestations arbitraires. «Les parents des détenus sont venus vers moi pour me demander de l’aide. J’ai commencé alors avec eux à défendre leur cause. C’étaient mes premiers plaidoyers pour les droits de l’homme», se souvient-elle.

La «guerre généralisée»

Depuis, la quête de justice et la dénonciation des crimes sont devenues sa cause. Et ce, malgré le double choc subi en 2014. En septembre, le déclenchement d’une «guerre généralisée» a marqué «l’effondrement total» de toutes les règles et les lois. Puis, en novembre, son père est assassiné par un inconnu à moto qui l’a atteint de quatre balles en pleine rue à Sanaa. Proche de l’opposition sans appartenir à un parti en particulier, il avait tenté de réunir les belligérants yéménites pour trouver une entente. «Quelqu’un comme mon père était un gêneur pour toutes les parties qui préparaient la guerre actuelle»…

… Il aimait marcher tous les jours dans les rues de Sanaa, alors que tout le monde l’avait mis en garde. Il répondait qu’il ne faisait peur à personne

«Ma force est dans ma faiblesse et mon destin est ma protection.» Radhya aime à répéter l’adage de son père qu’elle semble adopter dans sa propre démarche. Elle n’a le soutien d’aucune des parties qui se confrontent au Yémen mais elle sait «qu’un accord est possible parce que tout le monde est épuisé, y compris les groupes armés. Les Yéménites ont besoin de facilitateurs, d’un médiateur obstiné. Ce pourrait être l’Europe ou la France si elles prenaient l’initiative de réunir les belligérants.» Elle garde espoir.


Profil

1977 Naissance à Sanaa.

2007 Création de Mwatana, ONG de défense des droits de l’homme au Yémen.

2014 Début de la guerre au Yémen.

2018 Nommée parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde par «Time».