Un an après sa naissance le 14 juillet 2011, le mouvement israélien des Indignés a définitivement perdu son visage bon enfant. Il s’est radicalisé samedi soir lorsque Moshe Silman, un SDF de 58 ans souffrant de diverses maladies et dont les demandes d’aide avaient été ignorées par les services sociaux, s’est immolé par le feu au milieu de la foule à Tel-Aviv. «Justice sociale, justice sociale», hurlait-il avant d’être emporté à l’hôpital où il est tombé dans le coma.

Brûlé à 94%, cette récente victime d’un AVC a peu de chance de survivre. Il est en tout cas devenu le symbole de la révolte citoyenne contre une bureaucratie autiste. La presse de Tel-Aviv, qui tire à boulets rouges sur la politique «dénuée de compassion» de Benyamin Netanyahou, rappelle à ce propos qu’aucune des promesses faites aux Indignés par le premier ministre n’a été tenue. Quant aux grands médias arabes, ils comparent Moshe Silman à Mohamed Bouazizi, ce jeune Tunisien dont le suicide avait déclenché le Printemps arabe en décembre 2010.

«Certes, la situation israélienne est différente de la tunisienne, mais un jour, il y aura chez nous une grosse explosion sociale. Parce que les inégalités sont trop criantes et que la vie est trop dure», fulmine Sarit Neuberger, 28 ans, une Indignée de la première heure qui participe depuis dimanche aux manifestations d’hommage à Moshe Silman. «Dans ce pays, il y a toujours de l’argent pour l’armée et pour les colons, mais jamais pour les malades et pour les sans-logis. Est-ce normal?» interroge Eran Beissweiler, un autre Indigné, selon lequel l’Etat hébreu ressemblerait de plus en plus «à une république bananière gangrenée par la corruption et par la cupidité».

Ces dernières heures, des Indignés ont commis des déprédations sur les sièges régionaux de l’Office de la sécurité sociale. Certains de leurs fonctionnaires, qui passent plus de temps à refuser des aides que le contraire, ont été menacés verbalement. Dans le même temps, un SDF a tenté d’imiter Moshe Silman en s’immolant par le feu dans un centre commercial de Beer Sheva (sud), mais le service d’ordre intérieur l’en a empêché de justesse.

Désespoir

Depuis le début des années 2000, au moins 400 personnes – parmi lesquelles plusieurs rescapés de la Shoah – ont mis fin à leurs jours pour dénoncer l’injustice sociale. Parce qu’on leur refusait un logement HLM, parce qu’ils ne bénéficiaient plus de l’aide de leur mutuelle pour acheter leurs médicaments, voire parce qu’ils n’arrivaient plus à subvenir aux dépenses minimales de la vie courante.

«A 16 mois des prochaines élections générales [novembre 2013], Moshe Silman a porté au gouvernement le coup terrible que les autres Indignés n’étaient pas parvenus à lui donner jusqu’à présent», estime Boaz Yonah, un universitaire spécialisé dans l’étude des protestations sociales. «Si Benyamin Netanyahou ne réagit pas rapidement en montrant plus d’empathie envers les problèmes des gens, lui et le Likoud (son parti) vont le payer très cher dans les urnes.»