Ils sont au maximum 500, sur 4300 employés du service public français de la radio. Depuis trois semaines, les grévistes paralysent Radio France, où la direction dénonce la perte d’environ 1 million d’euros de recettes publicitaires par semaine, un chiffre assuré d’aggraver le déficit de 21,3 millions d’euros prévu au budget 2015.

Grève pirate? Prise en otage des auditeurs? Alors que les négociations n’ont, à nouveau, pas abouti ce samedi et qu’une assemblée générale est prévue mardi 7 avril, le constat, en interne, est moins catégorique.

Certes, les syndicats en lutte contre la direction (UNSA, SUD, CFDT, CGT) sont loin de représenter la majorité du personnel, notamment chez les journalistes, sous-représentés parmi les grévistes (moins de 10 sur 200 ont volontairement cessé le travail à France Inter). Mais le fait que ce bras de fer s’éternise incombe aussi à la direction et notamment au PDG Mathieu Gallet, 35 ans, nommé depuis un an, et dont la démission est aujourd’hui l’objectif avoué des syndicats.

L’occasion d’énoncer quelques «vérités interdites» sur cette Maison Ronde qui, décidément, ne tourne plus rond du tout…

1. La responsabilité de la tutelle publique française

Tous les observateurs l’affirment: Radio France paie aujourd’hui le prix de réformes toujours annoncées, mais jamais mises en œuvre au fil des dernières décennies. La réalité comptable est claire: le service public de la radio – dont le budget annuel d’environ 700 millions d’euros est lourdement sollicité par le maintien de deux orchestres symphoniques et d’un chœur (près de 15% du total des dotations) – a toujours fait les frais de mauvais compromis sur l’autel de la politique nationale et des favoritismes, sous les gouvernements de droite comme de gauche.

Les 80 millions d’euros d’économies annoncées par l’actuelle direction, dans un contexte de restrictions budgétaires, sont assez logiques. Le plan de départs volontaires qui devrait conduire à la suppression de 300 postes n’est pas non plus aberrant. Problème: ces mesures sont prises sur fond d’explosion incontrôlée du budget de rénovation de la Maison Ronde, le siège de l’entreprise sis sur les quais de Seine, en travaux depuis plus de dix ans.

Elles interviennent également alors que la direction de Radio France a budgeté près de 100 000 euros pour la rénovation du seul bureau du PDG, comme l’a révélé le «Canard enchaîné»! S’ajoute à cela le rôle du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) qui a, en février 2014, choisi de nommer Mathieu Gallet, technocrate de 35 ans sans aucune expérience radiophonique venu de l’Institut national de l’audiovisuel, à la tête de ce mastodonte. Vu de l’extérieur, Radio France ressemble fort à un gâchis public très français.

2. Le pari très coûteux de la qualité radiophonique

France Inter, France Info, France Culture, France Musique, les stations locales de France Bleu, la station musicale FIP à Paris… Les stations de Radio France sont toutes, dans leur genre, considérées comme des antennes de qualité, même si elles peuvent irriter par leur parti pris. France Inter, par exemple, est considérée comme la station de gauche par excellence, abhorrée de nombreux auditeurs de droite.

Gare toutefois aux clichés réducteurs: la grève qui paralyse Radio France n’est pas animée par les journalistes. Elle est surtout le fait des producteurs et des techniciens dont les conditions de travail n’ont pas été revalorisées, alors que les audits successifs de la Maison Ronde ont révélé des problèmes sérieux de gouvernance, avec par exemple de nombreux et coûteux «placards» permettant à des cadres écartés de conserver leur salaire sans intervenir à l’antenne.

Gare aussi aux raccourcis: la qualité radiophonique, l’implantation locale, l’information permanente, tout cela coûte cher. En France comme à l’étranger, les auditeurs suivent. France Inter, qui a connu récemment une belle progression, est la deuxième radio française après RTL en termes d’audience, et France Info, en belle progression récemment, est la cinquième radio de France. Il est triste de voir leurs programmes et journaux remplacés depuis trois semaines par des playlists musicales…

Qu’en déduire? «Que ce plan d’économies annoncé est mal fagoté, explique le spécialiste des médias, Dominique Wolton. La stratégie éditoriale devrait être au cœur des mesures.»

Il y a dix ans, sous la présidence de l’ex-journaliste vedette Jean-Marie Cavada, une grève de trois semaines avait paralysé la maison. Elle s’était soldée par des annonces d’augmentations de salaires et la promesse de «mesures stratégiques». Mais rien n’est venu. C’est dire.

3. Une bataille d’ego sur fond de dérapage budgétaire

Ils sont nombreux à mener une bataille d’ego:

– Mathieu Gallet, le PDG trentenaire surnommé «Rastignac» pour ses ambitions affichées, dont l’absence lors de la dernière séance de négociations de crise a de nouveau été dénoncée par les syndicats;

– Olivier Schrameck, 64 ans, le président du CSA, ancien bras droit de Lionel Jospin à Matignon à la fin des années 1990, technocrate sans expérience audiovisuelle propulsé à la tête de cette institution dont il a fait, selon les observateurs, une «citadelle d’influence politique»;

– Fleur Pellerin, 42 ans, l’actuelle ministre de la Culture qui a approuvé vendredi le projet stratégique de Radio France, mais donne l’impression de ne pas avoir de prise sur la réalité et de ne pas être très à l’aise depuis son arrivée dans ce ministère pour remplacer la «frondeuse» Aurélie Filipetti;

– Manuel Valls, premier ministre rendu, dit-on, très attentif au sort des orchestres de la Maison Ronde par son épouse, la violoniste Anne Gravoin.

Citons encore l’ancien PDG Jean-Luc Hees, journaliste respecté nommé par Nicolas Sarkozy, dont le mandat s’est caractérisé par une forte poussée des dépenses, avant d’échouer à se faire reconduire par le CSA.

Les syndicats de la Maison Ronde sont souvent rendus responsables du blocage et de sa paralysie. Mais au vu de l’incohérence des politiques suivies au sommet et de l’irresponsabilité souvent affichée par ses dirigeants, le constat d’impasse n’est guère surprenant.