Jamais foule aussi dense et hétéroclite ne s’était donné rendez-vous à la prière du vendredi. Des centaines de milliers de partisans du leader de l’opposition, Mir Hossein Moussavi, ont rejoint exceptionnellement, hier, la masse traditionnelle des fidèles abonnés à ce rassemblement qui se tient, chaque semaine, à l’Université de Téhéran. «Les avenues qui entouraient l’université étaient pleines à craquer. Sous leur tchador, certaines femmes portaient symboliquement un foulard vert – la couleur de Moussavi. Des hommes faisaient le «V» de la victoire avec leurs mains», confie Reza, un témoin qui était sur place.

Une occasion hautement symbolique, puisqu’après un mois de silence l’ayatollah Ali Akbar Hachemi Rafsandjani était attendu à la tribune. C’est la première fois que cet homme clef du régime, qui soutient Moussavi – également présent à la grande prière – s’exprimait publiquement depuis le résultat du scrutin du 12 juin. «La République islamique court à sa perte si le vote du peuple n’est pas pris en considération», a prévenu Rafsandjani, en référence à la réélection contestée de son ennemi politique, Mahmoud Ahmadinejad, contre lequel il avait lui-même fait campagne en 2005. Sa déclaration, qui contraste avec l’intransigeance jusqu’alors affichée du pouvoir, est une nouvelle illustration des fissures qui prévalent au sommet de l’Etat iranien.

Manifestants organisés

Après avoir évoqué une «solution» possible à la crise, sans en donner les détails, Rafsandjani s’est ouvertement insurgé contre les arrestations de ces dernières semaines, déplorant également les atteintes à la liberté de la presse. «Au final, il n’a rien proposé de concret, mais le seul fait de mettre en cause le résultat du scrutin signifie son soutien indirect au mouvement de protestation», relève un journaliste iranien.

Une fois de plus, les consignes de rassemblement avaient été diffusées par courriel – un des derniers moyens de communication des Iraniens, les textos étant bloqués depuis plus de quatre semaines. «Notre but n’est absolument pas de participer à la prière du vendredi ou de prier derrière Hachemi. L’objectif est de pouvoir à nouveau rassembler des millions de gens dans la rue ce vendredi», avait prévenu la circulaire disponible sur Internet, conseillant aux participants de se munir d’un masque pour se protéger des attaques au gaz lacrymogène et des caméras des services de renseignement.

Dans la foule, les habituels slogans anti-américains, prononcés lors de chaque prière du vendredi, ont vite été rattrapés par les cris de «Mort au dictateur!» scandés par les manifestants. Les plus zélés sont allés jusqu’à égratigner les alliés stratégiques de la République islamique, en criant «Mort à la Russie!» et «Mort à la Chine!» Des centaines de personnes, parmi lesquelles des femmes et des enfants, ont ensuite poursuivi leur marche en direction du Ministère de l’intérieur, placé sous haute surveillance, accusé d’être à l’origine des «fraudes électorales». «Mahsouli! Mahsouli! Rends-nous notre vote!» scandaient-ils à l’attention du Ministre de l’intérieur.

Affrontements

D’abord pacifique, la manifestation n’a pas tardé à dégénérer en affrontements violents entre manifestants d’un côté et forces de l’ordre et bassidjis (milice islamique) de l’autre. «La police a tenté de disperser la foule en l’aspergeant de gaz lacrymogène», raconte Sara, une manifestante. Ali, un autre manifestant, explique avoir vu deux fourgonnettes des forces de l’ordre, remplies de jeunes, la chemise ensanglantée, arrêtés après avoir été tabassés à coups de matraques. «Les camionnettes étaient tellement remplies que certaines personnes interpellées attendaient sur le trottoir, des menottes aux mains», dit-il. Le réformiste Mehdi Karoubi, candidat malheureux au scrutin a, selon le site internet de son parti, été attaqué par des hommes en civil alors qu’il se rendait à la prière. Les agences de presse rapportent également l’arrestation, en pleine rue, de l’avocate Shadi Sadr.

Cette nouvelle démonstration de force intervient au moment où Mahmoud Ahmadinejad tente de constituer sa nouvelle équipe. Un de ses proches, Esfandiar Rahim Machaie, vient d’être nommé premier vice-président, tandis que l’ancien ambassadeur d’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Ali Akbar Salehi, a été désigné chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (OIEA). Signe d’un régime embarrassé par cette crise sans précédent depuis la création de la République islamique, il y a trente ans, la prière d’hier n’a pas été retransmise en intégralité sur la télévision publique.