suède

La rage couve dans les banlieues

Husby, quartier dans la banlieue nord de Stockholm, a connu sa cinquième nuit de troubles entre jeudi et vendredi. Hier les heurts se sont propagés vers Ragsved et Hagsätra, d’autres quartiers défavorisés au sud de la capitale suédoise

Une voiture a brûlé, puis deux, puis des dizaines, à Husby, un quartier de banlieue au nord de Stockholm, en Suède. Ensuite ce fut une crèche, des écoles et des magasins, caillassés ou incendiés par des jeunes, qui s’en sont pris aussi à des policiers. Dans une quatrième nuit de troubles, entre mercredi et jeudi, les heurts se sont propagés vers Ragsved et Hagsätra, d’autres quartiers défavorisés au sud de la capitale. Et la nuit dernière, au moins neuf véhicules ont été la proie des flammes tandis que deux écoles et un commissariat de police connaissaient des départs d’incendie tôt ce vendredi, dans la banlieue de Rinkeby, à Norsborg et prèsde Husby.

Traités de «nègre»

La mort d’un habitant de Husby de 69 ans le 13 mai dernier a mis le feu aux poudres. L’homme, dit-on, a brandi une arme blanche devant les policiers qui tentaient de l’arrêter. Les officiers l’ont abattu. L’organisation Megafonen, qui lutte contre les inégalités sociales dans les banlieues, accuse la police d’avoir ensuite répondu à la colère des jeunes en les traitant de «nègres» et de «singes».

Depuis, les questions fusent dans le royaume. Révélatrice d’un mécontentement sourd dans les banlieues suédoises, où vit une majorité d’immigrés défavorisés, l’éruption de violence est propre à remettre en question l’efficacité supposée de l’Etat providence suédois.

Selon un rapport publié en mai par l’OCDE, la Suède est le pays européen où les écarts de salaires se sont le plus creusés depuis 1995. «Personne ne va dans ces quartiers. Les jeunes sont désœuvrés, ils n’ont pas de travail et sentent qu’ils ne sont pas des membres à part entière de notre société. Les salaires varient du simple au double à 50 kilomètres d’écart», explique Kjell Wallman, un peintre qui vit non loin de Husby.

Criminologue à l’Université de Stockholm, Jerzy Sarnecki compare les heurts de Husby aux troubles qui avaient déjà touché un autre quartier en marge de Stockholm en 2010, et aux émeutes dans les banlieues de Londres en 2011 ou à Paris en 2005. «La brutalité de la police suffit à réveiller la déception latente d’une partie des jeunes de banlieue envers une société de plus en plus inégalitaire. Le chômage peut atteindre jusqu’à 50% de la population parmi les jeunes des banlieues, contre 8% dans l’ensemble du pays.»

Le premier ministre Fredrik Reinfeldt relativisait mercredi l’ampleur du phénomène: «Il est important de se rappeler que brûler la voiture de son voisin n’est pas un exemple de la liberté d’expression. C’est du hooliganisme», a-t-il déclaré à l’agence de presse suédoise TT.

«Apartheid»

Pour Bo Malmberg, professeur au Département de géographie humaine à l’Université de Stockholm, les heurts sont le résultat d’une forme d’«apartheid» qui caractérise les banlieues. «La ségrégation commence à l’école. Les parents des catégories moyennes placent leurs enfants au centre-ville. Les classes des banlieues sont laissées aux enfants de migrants, c’est là que commencent les écarts. Ils éprouvent ensuite d’immenses difficultés à intégrer le marché du travail suédois, où il est nécessaire d’être qualifié pour le moindre job.»

Les tours de Husby ont été construites dans le cadre d’un programme lancé dans les années 1960 pour fournir à la population suffisamment de logements abordables. Au fil des ans, les barres de béton ont été désertées par les Suédois et investies par les migrants et réfugiés en provenance du monde entier.

Aujourd’hui, près de 12 000 personnes y vivent, dont 80% issues de l’immigration. Des quartiers de ce type ont éclos autour du centre-ville de la capitale, mais aussi dans d’autres villes du pays, comme à Malmö, au sud-ouest du pays, la plus multiculturelle avec près de 30% d’immigrés. Hier, deux voitures ont brûlé dans une banlieue de cette cité industrielle, laissant craindre une propagation de la violence à d’autres centres urbains frappés des mêmes maux que la capitale.

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