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La rage de milliers de jeunes pour désarmer les Etats-Unis

Les jeunes à la tête de #NeverAgain ont donné une incroyable leçon de démocratie samedi. Le mouvement anti-armes a du souffle, l’enjeu est maintenant qu’il parvienne à le garder

Et maintenant? Après les marches historiques de samedi, où des centaines de milliers d’Américains sont venus exprimer leur ras-le-bol des fusillades qui endeuillent le pays, une question se pose déjà: combien de temps le mouvement #NeverAgain, porté par les survivants de la tuerie de Parkland, en Floride, tiendra-t-il? Une partie de la réponse sera dévoilée le 6 novembre prochain, avec les élections de mi-mandat.

Galvanisant et stimulant

Mais une chose est sûre: beaucoup veulent croire au changement. Samedi, à Washington, près de 800 000 personnes se sont massées dans la principale artère entre le Capitole et la Maison-Blanche, avec des pancartes explicites. La marche a été un succès. Dans cette Amérique surarmée, le flot de manifestants venus dire «Plus jamais ça!» avait quelque chose de galvanisant et de stimulant, de porteur d’espoir. Il a fallu la fusillade de Parkland – 17 morts le 14 février dernier – pour faire bouger les fronts. Ce jour-là, une génération anti-armes est née. Ce sont des jeunes de l’école endeuillée, Emma Gonzalez, Cameron Kasky et David Hogg en tête, qui ont organisé l’événement «March for Our Lives».

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Rien ne peut résister à des millions de voix réclamant un changement

Barack Obama

Très rapidement après le drame, l’émergence du mouvement #NeverAgain et le succès des «survivants» sur les réseaux sociaux – Emma Gonzalez a plus d’abonnés sur Twitter que la NRA, le puissant lobby pro-armes – avait provoqué une sorte de tourbillon de folie. Barack Obama soutient les jeunes. Samedi, il n’a pas été déçu. «Rien ne peut résister à des millions de voix réclamant un changement», a twitté l’ancien président. Il est dès lors permis de rêver. Et si cette Amérique, où le droit de posséder une arme est un principe sacro-saint inscrit dans la Constitution, était vraiment en train de changer? Et si les élites politiques décidaient enfin de rendre l’accès aux armes plus difficiles, en renforçant les contrôles? Et si la manifestation de ce samedi allait marquer l’histoire, au même titre, par exemple, que le fameux discours de Martin Luther King du 28 août 1963? Les jeunes rescapés des fusillades eux aussi ont un rêve. Celui de ne plus être assimilés à la génération «mass shooting».

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Même Donald Trump, sous pression, avait donné, peu après la tragédie de Parkland, quelques signaux encourageants. Il veut interdire les bump stocks, ces crosses amovibles qui permettent de transformer des armes acquises légalement en fusils automatiques. Il a aussi insisté sur le besoin de mieux contrôler les aptitudes de ceux qui désirent acquérir des armes. Mais le président américain ne s’est jamais désolidarisé de la NRA, qui soutient des élus du Congrès à coups de millions de dollars. Pire, il suggère d’armer les professeurs.

«Le mouvement n’en est qu’à ses débuts!»

Ce front-là est aussi en train de se durcir, comme après chaque fusillade. C’est l’histoire du good guy armé qui doit neutraliser le bad guy armé. Mieux s’armer pour mieux se défendre: la croyance a la dent dure dans le pays et le drame de Parkland a aussi poussé des Américains à aller s’acheter une arme. Mais, samedi, les jeunes étaient bien décidés à faire entendre leur voix. Déterminés, rageurs, charismatiques et prêts à agir. Cameron Kasky, le premier à prendre la parole sur la grande scène, l’a dit très clairement: «Nous sommes là pour le changement. Notre mouvement n’en est qu’à ses débuts!»

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Six minutes et 20 secondes de silence et de larmes

«Si vous tendez l’oreille, vous entendrez que les personnes au pouvoir tremblent», a renchéri son camarade d’école David Hogg. «Nous allons en faire une question de vote, dans chaque élection, dans chaque Etat, dans chaque ville!» Et puis il y a eu la petite-fille de Martin Luther King, Yolanda Renee King, 9 ans. Elle aussi sur scène. «Moi aussi j’ai un rêve: assez, c’est assez!» a-t-elle lâché devant la foule ébahie agitant ses pancartes. De cette journée forte en émotions, l’on retiendra forcément aussi la prestation d’Emma Gonzalez, Américano-Cubaine au crâne rasé, devenue l’icône du mouvement. Ses 6 minutes et 20 secondes de silence, pendant lesquelles des larmes coulaient sur ses joues, étaient intenses. C’est la durée qu’il a fallu au tueur de Parkland pour abattre ses dix-sept victimes.

Le Congrès est jusqu’ici resté sourd et aveugle aux revendications qui émergent, comme un mantra, après chaque fusillade. Mais, samedi, les manifestants ont senti une intense communion entre eux, un élan revigorant. Surtout, et c’est peut-être l’un des signaux les plus positifs, le mouvement «March for Our Lives» pousse des jeunes à s’engager politiquement, à vouloir voter, conscients désormais que leur voix compte aussi. Des voix indispensables alors que les armes font toujours plus de 30 000 morts par an aux Etats-Unis. Selon l’ONG Gun Violence Archive, 239 fusillades ont eu lieu dans des écoles depuis celle de Sandy Hook (20 enfants et 7 adultes tués en décembre 2012). Dix-neuf se sont déjà déroulées depuis le début de l’année. Autre chiffre, relayé par le Washington Post: plus de 187 000 élèves américains ont été témoins d’une fusillade depuis 1999. «Plus jamais ça!»: ce slogan risque bien de résonner encore longtemps.

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