«On se prépare au pire, mais on espère le mieux.» Fataliste, le porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Marco Jimenez, résumait parfaitement, vendredi, l'état d'esprit de tous les milieux impliqués dans la crise ivoirienne. C'est que, rompant le très fragile cessez-le-feu officiellement en vigueur, l'aviation ivoirienne fidèle au président Laurent Gbagbo a poursuivi les raids aériens contre des positions des Forces nouvelles (FN, ex-rebelles) qu'elle avait déclenchés jeudi. Ces opérations, menées par des chasseurs-bombardiers Sukhoï des Forces armées ivoiriennes (Fanci), avaient fait alors trois morts et des dizaines de blessés dans les fiefs rebelles de Bouaké (centre) et Korhogo (nord). Présent dans cette dernière ville, le CICR a évacué une quarantaine de blessés, alors que Médecins sans frontières, actif à l'hôpital public de Bouaké, en enregistrait 39 aux urgences.

Réunion prévue à Lagos

Dans des communiqués séparés publiés hier, les deux organisations ont fait part de leur préoccupation face à la reprise des hostilités et rappelé aux belligérants leur obligation de respecter le droit humanitaire. On ignorait hier soir le bilan des raids de la journée qui ont frappé les agglomérations de Séguéla (nord) et de Vavoua (ouest).

Preuve supplémentaire de la dégradation très rapide de la situation sécuritaire, les Nations unies ont annoncé qu'elles suspendaient leurs activités humanitaires en Côte d'Ivoire, «à cause des combats», a déclaré la porte-parole de l'ONU à Genève, Marie Heuzé. «Si ces activités sont suspendues de façon prolongée, des milliers de vies (qui en dépendent) seront en danger», a affirmé de son côté la porte-parole du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU, Elisabeth Byrs.

Paris, qui dispose d'un contingent de 4000 hommes dans le pays (lire encadré), a condamné les frappes aériennes et lancé un nouvel appel pour «le respect absolu du cessez-le-feu». En fin de journée, le ministre français de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a par ailleurs annoncé que les forces de l'ONU dans le pays avaient arrêté une colonne des Fanci qui se dirigeait «du sud vers le nord». Une réunion sur la crise ivoirienne doit par ailleurs se tenir ce samedi à Lagos entre le chef de l'Etat nigérian, président en exercice de l'Union africaine (UA), Olusegun Obasanjo, et le président de la Commission de l'UA, Alpha Oumar Konaré, a-t-on appris auprès de l'UA. Une UA qui a «exhorté» les Ivoiriens à «abandonner tout recours à l'option militaire».

Cette reprise des hostilités n'intervient évidemment pas par hasard, dans ce pays divisé en deux depuis le coup d'Etat manqué du 19 septembre 2002 contre le régime du président Gbagbo. Depuis la mi-octobre de cette année, le règlement politique de la crise prévu par les accords de paix de Marcoussis de janvier 2003 est en effet au point mort, les FN refusant de désarmer tant que le camp présidentiel bloque l'adoption des réformes prévues. Bref, chaque partie rejette sur l'autre le blocage de la situation.

Mais alors que l'entourage du président Gbagbo maintenait un mutisme absolu sur la crise en cours, le secrétaire général des FN, Guillaume Soro, lui même ministre du «gouvernement de réconciliation nationale», a estimé que les accords de paix, élaborés à Marcoussis en janvier 2003 en France et réactivés à Accra en juillet dernier, devenaient «caducs» après ces frappes aériennes

Le blocage politique étant complet depuis plusieurs semaines, le conseil des ministres s'est réuni jeudi en l'absence du premier ministre, Seydou Diarra, et de tous les ministres issus de l'opposition et des FN.

«Opérations punitives»

A Abidjan, le calme est revenu hier après les violentes manifestations de jeudi, avec notamment la mise à sac des sièges des deux principaux partis d'opposition, le Rassemblement des républicains, de l'ancien premier ministre Alassane Ouattara, et le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (ex-parti unique), ainsi que des sièges des principaux journaux d'opposition, accusés de soutenir la rébellion. Des «opérations punitives» vivement dénoncées hier par Reporters sans frontières. Pour tenter de mettre un terme à ces désordres, le ministre de la Sécurité, Martin Bléou, a annoncé l'interdiction pendant trois jours des manifestations de rue.

Reflétant une opinion largement répandue dans le pays sur l'Accord de Marcoussis, le journal privé indépendant Soir Info, concluait hier: «Gbagbo vient de porter à cet accord, qui était dans le coma depuis sa signature en janvier 2003, le coup de grâce en ouvrant le feu.» On ne saurait mieux dire.