Ces deux derniers jours, des milliers d'Israéliens se sont levés de bonne heure. Il fallait être parmi les premiers à arriver dans les centres de distribution de masques à gaz qui existent un peu partout dans le pays et dans lesquels, à intervalles réguliers, on va s'équiper de matériel neuf. Le phénomène était particulièrement visible autour de Tel-Aviv: c'est là que la plupart des Scuds lancés par l'Irak de Saddam Hussein avaient explosé en 1991.

En dix ans, la phobie d'une attaque biologique irakienne ne s'est pas dissipée. Et bien que considérée «de routine», l'attaque américano-britannique lancée vendredi dernier contre l'Irak a rallumé les pires craintes. Les Israéliens, y compris les plus hauts responsables, ont pris connaissance de l'attaque par CNN, comme au temps de la guerre du Golfe où, pour ne pas briser la coalition arabe qu'avait réussi à rassembler George Bush senior, l'Etat hébreu s'était tenu au second plan.

Alors que le nouveau président américain reste encore un mystère pour les responsables israéliens, cette attaque surprise leur a d'autant plus déplu que Saddam Hussein s'empressait de la mettre sur le compte d'un «complot entre l'Amérique et l'entité sioniste».

Comme pour répondre à ces craintes, les Etats-Unis ont entrepris, conjointement avec l'Etat hébreu, des manœuvres de lancement de missiles Patriot, ces «tueurs de Scuds» qui furent utilisés lors de la guerre du Golfe pour arrêter les missiles de Saddam Hussein. Officiellement, pourtant, les dirigeants politiques et militaires se sont voulus rassurants. «Les citoyens israéliens n'ont pas de raisons d'avoir peur», assurait dimanche le premier ministre Ehud Barak, précisant qu'Israël n'envisageait de prendre aucune mesure particulière dans l'immédiat.

Mais si l'Irak semble désormais si proche aux Israéliens, c'est aussi parce que les Palestiniens ont épousé comme un seul homme la cause de Saddam Hussein. Le lendemain des raids américains, des manifestations se sont formées un peu partout à Gaza et en Cisjordanie, réclamant à Saddam Hussein de «bombarder Tel-Aviv» et brûlant l'effigie du nouveau président américain. Aux cris de «de Bagdad à Gaza, un seul peuple», une manifestation similaire s'est réunie pour la première fois dans la partie arabe de Jérusalem, pourtant moins encline que le reste des territoires palestiniens à défendre l'Intifada. «Les Irakiens et nous, nous vivons la même chose, dit Bassam, un père de famille de Jérusalem-Est. On nous laisse en cage et on nous punit à intervalles réguliers. Si les Irakiens veulent se défaire de Saddam Hussein, qu'ils le fassent seuls. Comme nous pourrions nous défaire, le moment venu, d'Abou Ammar», poursuit-il en utilisant l'autre nom de Yasser Arafat.

Parce qu'il a promis de lancer un djihad contre Israël, parce qu'il finance les «martyrs» palestiniens tués par l'armée israélienne, Saddam était déjà l'une des personnalités les plus populaires pour les activistes palestiniens. Retrouvant son rôle d'«ennemi numéro un» de l'Amérique, il ne fait que consolider son rang parmi les héros arabes.

Pacte irano-irako-syrien

En 1991, Yasser Arafat avait d'ailleurs bien compris cette place particulière qu'occupe le maître de Bagdad au sein de l'opinion palestinienne, puisqu'il avait à l'époque refusé de condamner l'invasion irakienne du Koweït. Ce refus avait certes coûté cher à tous les Palestiniens établis notamment dans les pays du Golfe, mais il avait permis à Arafat de ne pas se heurter de front à une opinion chauffée à blanc. Aujourd'hui, le calcul n'est pas très différent pour un chef de l'Autorité palestinienne qui a été tiraillé entre la négociation et la participation en première ligne du soulèvement. Tentant d'éviter la confrontation d'entrée avec la nouvelle administration américaine, Arafat ne peut pas non plus s'opposer à sa «base», au demeurant de plus en plus réduite. Son silence, après les raids américains, était assourdissant.

Bien au-delà d'un danger palestinien qu'ils savent, in fine, militairement insignifiant, ce nouvel accès de fièvre en Irak inquiète les militaires israéliens à cause du contexte dans lequel il se produit. Au nord d'Israël, le Hezbollah se fait de plus en plus agressif: ce week-end, il tuait un soldat de Tsahal et en blessait plusieurs autres. Or, derrière la milice chiite, ce que voient surtout les Israéliens, c'est la menace iranienne. Et nombreux sont ici ceux qui redoutent un pacte contre nature irano-irakien, auquel s'ajouterait une Syrie à la direction peu claire.