De partout, les gens affluent. Etudiants de l'université palestinienne de Bir Zeit, notables, militants islamistes. Jeudi, le centre de Ramallah, en Cisjordanie, s'est une nouvelle fois réuni en cortège derrière ses «martyrs». Mais peut-être pour la première fois aussi clairement, plus personne ne semblait faire la distinction entre deux victimes pourtant très différentes: une femme de 43 ans tuée la veille au volant de sa voiture dans des combats qui ont suivi les bombardements décidés par Ariel Sharon mercredi, et un kamikaze palestinien, étudiant de 22 ans, qui s'était donné la mort la veille en blessant de nombreux Israéliens.

Toutes tendances confondues, désormais, les Palestiniens sont sourds aux craintes et à l'exaspération israélienne. Soumis à une vague d'attaques terroristes sans précédent depuis cinq ans, l'Etat hébreu promettait hier qu'il continuerait de «frapper les terroristes» de manière systématique. Tout le monde en Israël en est conscient: les bombardements lancés mercredi sur Ramallah et la bande de Gaza, et qui ont fait 2 morts et plusieurs dizaines de blessés, avaient comme principal objectif de calmer la fureur des Israéliens. Alors qu'Ariel Sharon promet depuis des semaines qu'il va «restaurer la sécurité», ceux qui l'ont porté au pouvoir commençaient à perdre patience face aux attentats.

Dans le cortège bruyant et nerveux de Ramallah, les Palestiniens ne faisaient pourtant pas la même analyse. «Ariel Sharon répond aux attentes que les Israéliens avaient placées en lui», assure Mustafa Barghouti, le chef d'une association qui chapeaute l'ensemble des ONG (organisations non gouvernementales) de Cisjordanie. Barghouti est l'un de ceux qui prônent la lutte pacifiste contre Israël. Mais hier, pendant qu'il parlait, huit militants du Hamas, encagoulés, faisaient mine devant la Mosquée de Ramallah d'être les prochains «martyrs» qui mourraient pour «la libération de la Palestine». «Donnez-nous des armes», scandaient d'autres activistes entourés d'une nuée de drapeaux aux couleurs du Hamas.

«La gauche laïque est en train de glisser vers le fondamentalisme, glissait Amira Hass, spécialiste de la question palestinienne depuis des années au journal Ha'aretz, et aujourd'hui seule Israélienne juive à avoir droit de cité à Ramallah. Ils sont tous d'horizons différents, mais une bombe israélienne suffit à les unir.» Le kamikaze palestinien dont on célébrait l'enterrement venait d'une famille laïque, proche de la mouvance communiste et étudiait à Bir Zeit parmi les représentants de la haute bourgeoisie de Cisjordanie. «Dans ces milieux, on ne commet pas d'attentat suicide habituellement. On se bat pour la vie, pas pour la mort.»

A un jet de pierre du centre de la ville, dans le quartier général de Yasser Arafat, le chef palestinien préparait sa réponse au milieu d'une cohorte de militaires mal fagotés. «Notre peuple poursuivra l'intifada Al Aqsa jusqu'à ce que nous hissions le drapeau palestinien sur chaque mosquée, chaque église et sur les murs de Jérusalem», a dit celui que le gouvernement israélien considère désormais comme l'instigateur principal des activités terroristes. Un cadre du Fatah, Ahmad Helles, menaçait lui aussi à Gaza de lancer dans la bataille toutes les forces palestiniennes, avivant les craintes de ceux qui voient s'approcher une guerre de plus grande ampleur.

Trois victimes

Parallèlement aux bombardements limités, l'armée israélienne a entrepris une série d'actions destinées à montrer qu'elle ne comptait pas se laisser déborder. Dans la ville divisée de Hébron, des blindés ont tiré à l'arme lourde sur Abu Sneinah, le quartier arabe à partir duquel avaient été tirées les balles qui ont tué un bébé israélien qui vivait au sein d'une famille de colons. Au cours de violents heurts avec l'armée, trois Palestiniens, dont deux adolescents, ont aussi été tués à Gaza.

Le tableau général a semblé suffisamment grave au président américain George Bush pour qu'il rappelle à l'ordre les deux camps. Il y a quelques jours, lors d'une visite à Washington, le chef de la Maison-Blanche avait promis à Ariel Sharon qu'il ne ferait rien pour «imposer la paix» dans la région. Ce que le premier ministre israélien avait interprété comme un blanc-seing.