Le pouvoir russe – qui vire au «bonapartisme», selon le Wall Street Journal – a opposé lundi une fin de non-recevoir aux revendications de l’opposition deux jours après des manifestations sans précédent, le porte-parole de Vladimir Poutine excluant toute remise en cause du résultat des élections malgré les fraudes présumées. Mais il se passe tout de même assurément quelque chose de nouveau en Russie. «Officiellement, c’est non, écrit MediaPart: le Kremlin ne cédera rien malgré la force inédite des mouvements de protestation qui, depuis une semaine, réveillent la Russie […]. Pourtant l’alerte est sérieuse: un oligarque [a] annonc [é] ce lundi sa candidature à la présidentielle, un ancien ministre limogé devient ouvertement critique. Et si les élites décidaient d’un changement de régime?» Le troisième homme le plus riche de Russie, l’oligarque Mikhaïl Prokhorov, qui défie le «tsar», ce n’est pas rien…

Cité dans un volumineux dossier préparé par Courrier international, le quotidien populaire Moskovski Komsomolets, qui tire à plus de 1 million d’exemplaires, pense que la manifestation qui a rassemblé samedi dernier entre 25 000 et 80 000 personnes selon les sources «pour des élections justes» est «la plus importante depuis vingt ans». «Tenter de décrire les participants à cette manifestation est une tâche difficile», note le journal, qui précise qu’«aucune force politique russe ne peut actuellement rassembler autant de gens à elle seule».

Ce sont les jeunes qui constituent l’ossature du mouvement, précise le journal. Dmitri Medvedev a annoncé dimanche sur sa page Facebook qu’il avait «donné l’ordre de vérifier toutes les informations qui proviennent des bureaux de vote concernant le respect de la législation électorale». La veille, il avait indiqué n’être d’accord «ni avec les slogans, ni avec les déclarations des manifestants». Car le président sait comment s’y prendre, avec les réseaux sociaux. Regardez son compte Twitter: «trop bô», commente une de mes collègues.

Le pouvoir a en tout cas fait savoir «que la protestation avait été entendue», confirme la Gazeta, le célèbre site internet fondé en 2001. «Ce qui constitue un progrès par rapport à la rengaine habituelle sur l’implication du Département d’Etat américain, ou le déni pur et simple des problèmes existants. Prenons-en donc acte. Le comportement des dizaines de milliers de manifestants montre toutefois que l’heure est grave, qu’ils ne reculeront pas, et que leur sentiment tout neuf de dignité civique ne se dissoudra pas dans les illuminations des fêtes de fin d’année.» Il ne faut pas oublier que «Poutine reste populaire dans de larges pans de la société», dit un spécialiste au magazine français L’Express. Et «les Russes veulent le changement sans la révolution», estime La Croix.

«Deux jours plus tôt, aucun slogan, aucune opposition n’aurait pu rassembler autant de gens», confirme le Rousski Reporter. «Il s’agit d’un réveil politique chez les gens ordinaires: petite-bourgeoisie, employés de bureau, étudiants, professions intellectuelles – la classe moyenne au sens large, jusqu’à présent apolitiques, pragmatiques.» Ce sont «eux qui sont venus voter pour la première fois depuis longtemps le 4 décembre et ont essayé de contrôler le déroulement du scrutin en prenant part au dépouillement, en filmant sur vidéo les bureaux de vote, en attrapant les fraudeurs et en entamant des procédures de plainte». «Une foule jeune, bon enfant, qui a employé des slogans souvent drôles», dont le blog «Echos de Russie» hébergé par Le Figaro donne un échantillon. «Beaucoup de jeunes, beaucoup plus irrévérencieux que leurs aînés, qui amènent un nouveau style, un autre rapport à l’autorité», confirme… Inprecor, la revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale!

Les raisons de ce réveil? La fin de la «stabilité» qui a assuré la légitimité du régime ces dix dernières années, l’incapacité du président Medvedev, malgré ses velléités de modernisation, à suivre la «radicalisation des revendications», l’«incorrection du tandem Medvedev-Poutine» reconnaissant s’être «entendus dans le dos des citoyens» sur la candidature de Poutine à la présidentielle de 2012.

Arrêté et condamné à quinze jours de prison à l’issue de la manifestation du 5 décembre, le célèbre blogueur anti-corruption Alexeï Navalny a posté samedi dernier, depuis son lieu de détention, un message aux manifestants. On peut y lire ces mots forts: «On s’est contenté de nous faire croire qu’une vie de crapauds et de rats, une vie de troupeaux silencieux était la seule possibilité d’obtenir en récompense la stabilité et la croissance économique. L’envoûtement se dissipe, et nous découvrons que le silence du bétail n’a été un cadeau que pour une bande d’escrocs et de voleurs qui sont devenus milliardaires. Cette bande et leurs laquais des médias continuent à tenter de nous faire croire que les fraudes en faveur de leur parti d’escrocs et de voleurs sont indispensables pour que nous ayons encore de l’eau chaude au robinet et des prêts immobiliers à taux réduit. Déjà douze ans qu’on nous fait avaler ça. On n’en peut plus. Il est temps de nous secouer et de sortir de la torpeur.»

D’ailleurs, le journal économique libéral Financial Times Deutschland, qu’a lu et traduit le site Eurotopics, appelle l’Ouest à soutenir l’opposition russe, qui «a désormais une grosse opportunité. Elle peut, si elle s’y prend bien, rendre le système plus honnête et pluraliste. Elle peut lancer dans la course un candidat commun et respectable pour les élections présidentielles du printemps contre Poutine – et ainsi apporter une véritable alternative.» Car Poutine n’aspire qu’à une seule chose, selon le journal letton Ir: «Revenir à la tête de l’Etat et tenter, avec son image de macho, de faire oublier le fait que l’Etat et la société ne cessent de sombrer plus avant dans la corruption et le désespoir.»