Il est loin, le temps où l'hydre semblait tout près d'être décapitée. En mars 2004, une opération de l'armée pakistanaise contre les bases d'Al-Qaida sur la frontière afghane laissait entrevoir une victoire décisive contre le réseau terroriste et la capture de son principal idéologue, l'Egyptien Ayman al-Zawahiri.

Mais l'offensive n'a pas produit les résultats escomptés et, depuis, les attaques portant la marque d'Al-Qaida se sont poursuivies, à Madrid, à Londres, sans parler des carnages presque quotidiens en Irak. Comment expliquer cette résilience face à une pression militaire et sécuritaire intense?

Mouvance à trois étages

Un fonctionnaire européen qui l'a analysé compare le mouvement djihadiste international à une maison de trois étages: à la base, de jeunes musulmans radicalisés, comme les quatre kamikazes qui ont frappé Londres la semaine dernière. Ils s'initient souvent au discours du djihad «dans leur coin», par le biais de sites et de forums de discussion sur Internet.

Au sommet, il y a les restes de la structure Al-Qaida proprement dite, minutieusement organisée avant le 11 septembre. Composée de quelques centaines de membres opérationnels et de plusieurs milliers de combattants formés dans ses camps, elle a en partie échappé à la destruction de ses bases afghanes à l'automne 2001. En témoignent la capacité d'Oussama ben Laden à communiquer avec l'extérieur – que démontre son enregistrement vidéo du 29 octobre 2004 – et l'intervention de djihadistes aguerris dans de nombreux attentats commis depuis 2001: Djerba, en avril 2002, Bali, en octobre de la même année, Casablanca en mai 2003, Madrid en mars 2004. «Les hommes formés par Al-Qaida fournissent le savoir-faire concernant l'explosif et la mise au point des opérations», explique le fonctionnaire précité.

Les bombes sophistiquées utilisées à Londres, et le fait que les autorités britanniques recherchent un «cerveau» qui aurait fréquenté les réseaux Al-Qaida, suggèrent que les attaques de la semaine dernière ont suivi un scénario identique.

L'université du djihad

Entre le jeune fanatisé et les professionnels du terrorisme, le contact va s'établir à un niveau intermédiaire: l'univers de l'islamisme radical, tissu de mosquées extrémistes en Europe, de madrasas (écoles coraniques) au Pakistan, de prédicateurs fondamentalistes et de sites internet glorifiant le djihad.

«Peu de choses ont été faites contre ce que j'appelle l'université du djihad global, estime Reuven Paz, un spécialiste israélien des sites internet islamistes. Jusqu'à présent, les seules actions entreprises pour perturber les sites extrémistes ont été le fait d'internautes volontaires qui se trouvent surtout aux Etats-Unis. Le contre-terrorisme idéologique n'a pas encore commencé.»

Cela pourrait changer, du moins en Grande-Bretagne où le premier ministre Tony Blair a promis de lutter contre «ceux qui incitent au terrorisme», par exemple en expulsant les prêcheurs radicaux, une pratique déjà utilisée en France.

Vision paranoïaque

L'absence de stratégie de lutte contre l'idéologie djihadiste n'est pas la seule carence de la «guerre contre la terreur» telle qu'elle a été menée jusqu'à présent. Le principal problème, selon certains experts, est l'attraction exercée par la vision du monde paranoïaque d'Al-Qaida, qui voit l'islam assailli par un mélange d'impérialisme militaire occidental, d'incroyance et de consumérisme.

Un sondage réalisé en 2004 et reproduit jeudi dans le Financial Times montre que 80% des musulmans britanniques pensent que George Bush et Tony Blair mentent lorsqu'ils affirment que la guerre contre le terrorisme n'est pas une guerre contre l'islam. Dans le monde arabe, ce sentiment a été puissamment attisé par la guerre en Irak.

Mais croire que la situation irakienne, la Palestine ou la pauvreté sont les racines du terrorisme serait une erreur, estime l'islamologue français Olivier Roy: «En fait, les motifs invoqués par Al-Qaida changent tout le temps: avant, c'était la Bosnie ou les troupes américaines en Arabie saoudite, aujourd'hui c'est l'Irak. Mais la cause réelle, c'est l'angoisse provoquée par un imaginaire qui voit l'islam agressé par la globalisation.» Ciment de la mouvance islamiste radicale, cette vision peut mobiliser aussi bien un Afghan qu'un converti occidental ou un musulman né et éduqué en Europe.

Sentiment d'injustice

Souvent, elle exerce son attrait sur des individus travaillés par un fort sentiment d'injustice, qui se traduit d'abord par l'engagement dans une cause humanitaire. L'un des kamikazes de Londres, Mohammed Siddique Khan, travaillait avec des handicapés et encourageait les jeunes de son quartier «faire quelque chose de leur vie». Le djihadiste français Djamel Beghal s'est radicalisé en récoltant des vêtements pour les réfugiés tchétchènes. L'un des kamikazes qui ont tué le commandant Massoud, le 9 septembre 2001, se décrivait comme un passionné des droits de l'homme.

Au fond, pense Olivier Roy, le succès d'Al-Qaida traduit une forme de «crise de civilisation»: son romantisme sanglant s'oppose au «désenchantement du monde» incarné par l'Occident. Lutter contre le phénomène promet d'être une tâche de très longue haleine.