nucléaire iranien

Les raisons de Pékin pour soutenir Téhéran

Le front des sanctions se renforce pour punir Téhéran. La Chine pourrait y faire contrepoids pour défendre ses intérêts

L’annonce par Téhéran, mardi, du lancement d’un programme de production d’uranium hautement enrichi (20%) à «usage civil» dans son usine de Natanz a été accueillie par l’inquiétude affichée de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et une pluie de critiques internationales. A la tête de ce front, on trouve désormais les Etats-Unis qui soupçonnent Téhéran de vouloir se doter de l’arme nucléaire: Robert Gates, le secrétaire à la Défense, souhaite qu’une résolution de l’ONU sur de nouvelles sanctions contre l’Iran soit votée «dans les semaines à venir». Des sanctions «fortes» a précisé la France, «paralysantes» a renchéri Israël, les deux Etats les plus fermes vis-à-vis de Téhéran.

La surprise est venue de la Russie, pays proche de Téhéran, qui a soudain à son tour haussé le ton. Dans un communiqué, Moscou évoque une décision de l’Iran qui «accroît les doutes sur la sincérité de ses intentions». Des voix officielles, dans la capitale russe, évoquent désormais les «limites de la patience» russe sur ce dossier et la possibilité de sanctions.

Le groupe des Six (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne) serait ainsi proche d’un consensus pour frapper Téhéran avec des mesures de rétorsion économiques ciblées au cœur du pouvoir iranien. A une exception de taille: la Chine. Pékin pense que la voie diplomatique n’est pas encore épuisée et qu’il faut se donner du temps. Les Chinois estiment par ailleurs, comme de nombreux experts de la question, que de nouvelles sanctions – Téhéran est déjà soumis à deux trains de sanctions de l’ONU auxquels s’ajoutent d’autres sanctions américaines – seraient tout simplement sans effet sur le régime iranien. La Chine n’est pas la seule à défendre cette ligne. La Turquie, par exemple, veut elle aussi privilégier la négociation. Mais c’est elle qui peut freiner toute nouvelle initiative au niveau de l’ONU.

La Chine, sortie de l’ombre, joue ainsi le rôle traditionnellement dévolu à la Russie pour faire contrepoids aux pays occidentaux. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Tout d’abord les liens économiques qui unissent Pékin et Téhéran. Le Financial Times, se basant sur les chiffres de la chambre de commerce Iran-Chine, révélait mardi que les Chinois étaient devenus en 2009 les premiers partenaires commerciaux de l’Iran devant l’Union européenne. Par ailleurs, Pékin dépend des hydrocarbures iraniens pour 11% de ses besoins énergétiques.

Ces intérêts économiques ne seraient toutefois pas déterminants estime Valérie Niquet, directrice du centre Asie à l’Institut français des relations internationales (IFRI). La chercheuse voit dans l’attitude de Pékin d’abord une volonté de monnayer sa puissance et le souci de ménager un régime avec lequel il se sent des affinités sinon idéologiques du moins politiques. «Avec l’affaire iranienne, la Chine est prête à engager un bras de fer pour se donner du crédit diplomatique. Elle veut montrer que si on ne s’accommode pas à ses demandes, elle peut tout bloquer. A ce stade, c’est sa capacité de nuisance qui peut l’élever au rang de grande puissance.» Pékin avait prévenu Washington que ses ventes d’armes à Taïwan et la rencontre programmée de Barack Obama avec le dalaï-lama ne seraient pas sans conséquences.

Sur le plan politique, Pékin suit de très près la «révolution verte» iranienne. Un scénario que craint un régime chinois conscient de sa propre fragilité. S’associer à des sanctions pourrait favoriser la chute d’un régime «ami» et donner des idées aux démocrates chinois, qui ont découvert avec fascination le rôle de Twitter dans les manifestations anti-Ahmadinejad en juin dernier, serait imprudent. «Ce qui se passe en Iran pourrait devenir un modèle de soulèvement populaire en Chine, explique Valérie Niquet. Pékin a intérêt à soutenir le régime iranien pour éviter une contagion.»

Reste à savoir jusqu’à quel point la Chine est prête à s’isoler sur la scène internationale pour défendre Téhéran. Si la cohésion du front des sanctions devait se renforcer, Pékin pourrait s’y rallier par simple pragmatisme. «Le débat divise sans doute le sommet du pouvoir chinois», estime Valérie Niquet.

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