Asie

Ram Nath Kovind, un président intouchable à la tête de l’Inde

L’ancien avocat, issu d’une caste défavorisée, a remporté l’élection au suffrage indirect jeudi. Sa victoire est à la fois un message d’espoir et un aveu d’échec

La plus grande démocratie du monde a depuis jeudi un nouveau président. Le prochain occupant du Rashtrapati Bhavan, le palais présidentiel du sud de Delhi, s’appelle Ram Nath Kovind. «Qui?» ont réagi nombre d’Indiens à l’annonce de sa candidature. Car cet ancien avocat de 71 ans était inconnu du public.

Comme ses prédécesseurs, son rôle sera essentiellement honorifique. Mais son poste représente l’autorité morale de l’Inde et, au fil de son mandat, ses déclarations seront entendues par la nation entière. Son influence servira le premier ministre Narendra Modi, qui en a fait le candidat surprise de son parti nationaliste hindou du BJP (Parti du peuple indien).

Ram Nath Kovind en est un fervent disciple et il appartient aussi à la communauté des «dalits», autrefois nommés «intouchables». Le premier ministre s’offre ainsi le moyen de courtiser les 200 millions de dalits indiens. Et, pour la première fois, la couleur safran du nationalisme hindou s’affiche jusqu’au fauteuil de la présidence. A l’approche des législatives de 2019, le choix est stratégique.

Victoire assurée

Le nouveau président succède à Pranab Mukherjee, un politicien de l’opposition qui a tenté d’agir en gardien des principes laïques de l’Inde. La victoire de Ram Nath Kovind était assurée, après les votes de 4880 parlementaires fédéraux et régionaux dont la majorité est acquise au BJP et à ses alliés. Avant l’annonce des résultats, des fleurs étaient déjà déposées à sa résidence. Face à lui, l’opposition emmenée par le parti du Congrès avait tenté de contrer en emboîtant le pas avec une candidate dalit, l’ex-diplomate Meira Kumar.

Ce ne sera pas la première fois qu’un dalit accède à ce poste, occupé de 1997 à 2002 par K. R. Narayanan, issu de cette communauté. Mais le message reste fort. Si le système des castes est aboli, cette hiérarchie sociale et héréditaire semble indélébile. Pauvres et discriminés, les dalits sont apparentés à des «hors castes» et bénéficient d’une politique de quotas qui tente de les intégrer aux promesses d’une Inde en pleine croissance.

«Un président exceptionnel»

Narendra Modi a inscrit son candidat dans cette lutte. «Ram Nath Kovind sera un président exceptionnel et continuera d’être une voix forte pour les pauvres, les opprimés et les exclus, a-t-il déclaré. C’est un fils de fermier qui vient d’un milieu modeste et a voué sa vie au service public.» Durant sa campagne en 2014, Narendra Modi avait lui aussi mis en avant son passé de petit vendeur de thé, dans son village natal du Gujarat.

Et le parcours de Ram Nath Kovind est un exemple de réussite. Né en 1945 en Uttar Pradesh, l’Etat le plus peuplé du pays, cet homme discret embrasse une carrière d’avocat à la Cour suprême. Il y défend les droits des défavorisés. En 1991, il rejoint le BJP et en devient l’un des porte-parole durant deux ans, même s’il ne s’exprime que pendant trois conférences de presse. A deux reprises, il est sénateur à la Chambre haute du parlement.

En 2015, il devient gouverneur du Bihar, l’Etat rural voisin de l’Uttar Pradesh, ce qui l’ancre dans la politique sensible et déterminante du nord de l’Inde. Ce père de deux enfants est réputé pour son intégrité. Il a été lié au RSS, le Corps des volontaires nationaux, une organisation proche du BJP et critiquée pour son radicalisme, que Narendra Modi a lui aussi fréquenté. Aujourd’hui, Ram Nath Kovind affiche des positions mesurées. «Tous les hommes sont égaux, quelle que soit leur religion, leur origine ou leur caste», a-t-il rappelé ce week-end.

Le poids des castes

«Ces élections présidentielles montrent le poids des stratégies politiques basées sur les castes», estime le quotidien The Telegraph. Dans un contexte où le vote musulman, qui représente 14% de la population, est de plus en plus hostile au BJP, celui des dalits serait un atout pour ce parti qui s’appuie traditionnellement sur les hautes castes. Le nouveau président pourrait rassurer cette communauté, inquiète à la suite de violences perpétrées à son encontre par des milices pro-hindoues. Les minorités sont en effet régulièrement visées par des fanatiques qui les accusent de consommer ou d’abattre des vaches, sacrées dans la religion hindoue. Pour Sonia Gandhi, la présidente du Congrès, la candidature de Ram Nath Kovind incarne l’imposition par le BJP d’une vision «étroite, clivante et communautariste».

Lire aussi: «La guerre de la vache sacrée est déclarée»

Alors que l’Inde s’apprête à célébrer ses 75 ans d’indépendance, Ram Nath Kovind, le quatorzième président, incarne un réel message d’espoir mais aussi l’aveu d’un échec dans un pays où l’enjeu de la caste reste au cœur du débat politique.

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