Sur le campus, l’ambiance est à la fête. Pour aller chercher les polycopiés du week-end, les étudiants doivent se frayer un passage derrière les grosses enceintes acoustiques qui ont entonné les chants de bataille. Dans la foule, Walid est agité. Le foulard palestinien qu’il a noué sur les cheveux lui donne un air de jeune chef révolutionnaire. Visiblement, ce n’est pas pour lui déplaire. Il va d’un groupe à l’autre, pour stimuler les enthousiasmes. En passant, il jette des coups d’œil aux filles. Pimpantes, maquillées, souriantes, elles aussi keffieh noué autour des cheveux: prêtes au combat.

L’université de Bir Zeit, sur les hauteurs de Ramallah, est l’un des cœurs du soulèvement qui agite les territoires occupés palestiniens. Le matin, le mot d’ordre n’a même plus besoin d’être lancé: après les cours, rendez-vous en bas, à Beit El, là où les soldats protègent les colonies israéliennes, collées à la ville palestinienne, cernées de murs et de barbelés. Walid et ses camarades le savent, ils courent au casse-pipe. On a encore monté le son de la musique. Ce sont les chants de la deuxième Intifada, boursouflés, pétaradants, ceux-là mêmes qui, il y a quinze ans, donnaient déjà du cœur au ventre à la génération précédente.

Nous faisons ce qu’Abou Mazen et ceux qui sont censés se battre pour nous ne font pas.

Walid, 19 ans, est en deuxième année d’ingénierie informatique. Pourquoi lutte-t-il? Il sourit. Faut-il vraiment expliquer? Il énumère pêle-mêle. Pour libérer la Palestine; pour défendre la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem; pour en finir avec les colonies et les barrages militaires. Il résume: «Nous faisons ce qu’Abou Mazen et ceux qui sont censés se battre pour nous ne font pas.»

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«Venger» les camarades

Mais il s’agit aussi, maintenant, de «venger» les camarades, victimes de deux semaines d’escalade. Parmi les compagnons de classe du jeune homme: Ahmad Hamed, rendu célèbre par les vidéos de lui qui ont circulé un peu partout. Harponné par des Israéliens en civil, qui se faisaient passer pour des lanceurs de pierre cagoulés, il a eu ensuite la cuisse transpercée par une balle tirée à dessein, à bout portant, avant d’être roué de coups par les soldats qui l’ont traîné comme une carcasse jusqu’à leurs véhicules. Les images sont ahurissantes. Walid: «L’université a demandé des explications aux Israéliens, mais rien. Nous n’avons plus aucune nouvelle de lui.»

Les minibus se remplissent. Presque autant de filles que de garçons mais, règles de la convenance obligent, installés dans des véhicules séparés. D’ordinaire, ces bus attendent les universitaires pour les ramener à la maison. Ces jours, c’est une autre direction qu’ils prennent: celle de l’abattoir.

Mais ce sera pour plus tard, pas avant d’être passés par Surda, un autre village proche de Ramallah d’où provenait Muhannad Halabi, cet étudiant qui a tué deux Israéliens à Jérusalem à coups de couteau, le 3 octobre, avant d’être lui-même abattu. «Nous devons rendre hommage à la famille», explique Walid en chemin.

Une tente pour tenir le deuil

Une tente a été dressée au bord de la route, pour tenir le deuil, ornée des banderoles avec le visage du «martyre», mort en défense de la mosquée Al-Aqsa. Café sans sucre, dattes, silence. Les jeunes assis sur des chaises en plastique sont empruntés par la solennité de la scène, qui contraste avec l’exultation du campus. Ils trépignent. Ils serrent les mains des proches, dont celle de l’oncle, qui porte encore sur le visage les traces des blessures infligées par les soldats israéliens lorsqu’ils sont venus, après les meurtres, saccager la maison de la famille.

De toute façon, c’est trop tard. Les Israéliens nous ont tous filmés. Maintenant, si ça s’arrête, on est tous cuits

L’ardeur n’en est que redoublée à l’heure de remonter dans le bus. Walid et ses copains, les héros d’une troisième Intifada? Ne vit-on pas agréablement à Ramallah, une ville remplie de magasins et de cafés, que certains comparent au Beyrouth d’avant la guerre? Ce sont les filles qui parlent: «On se donne du courage les uns les autres», explique l’une. «Nous ne voulons pas bien vivre à Ramallah, nous voulons vivre bien chez nous, en Palestine», s’énerve l’autre. «De toute façon, c’est trop tard. Les Israéliens nous ont tous filmés. Maintenant, si ça s’arrête, on est tous cuits.» En plus de leur keffieh, certaines portent aussi une écharpe verte, offerte par le Hamas. Le Hamas? Il est pratiquement inexistant en Cisjordanie, à l’inverse de Gaza. «L’écharpe te plaît? Je te la donne, si tu veux», minaude une des jeunes filles.

Sur le terrain vague de Beit El, le rituel a déjà démarré, et les ambulances ont commencé leur va-et-vient vers l’hôpital. Pas un policier de l’Autorité palestinienne n’est visible, à des kilomètres à la ronde. Face aux soldats israéliens déployés pour l’occasion, l’exercice tient du tir aux pigeons. Dans le rôle des pigeons, les jeunes de Bir Zeit sont rejoints par d’autres, qui viennent de Ramallah et des environs. Mais l’essentiel de la ville continuera de vaquer à ses occupations.

Lorsque l’armée sonne la charge

A intervalles réguliers, lorsque les gaz lacrymogènes (hautement concentrés) sont trop forts ou que les soldats se rapprochent, Walid revient du front. Les jeunes filles restent derrière, entassant les pierres, roulant des pneus de voiture pour qu’ils soient enflammés, ou se contentant parfois d’ouvrir de grands yeux affolés. Les balles, recouvertes de caoutchouc, pleuvent. Les blessés se compteront par dizaines.

Soudain, l’armée israélienne sonne la charge, transformant la rue qui monte vers Ramallah en un immense nuage toxique. Des jeunes se réfugient chez un carrossier qui, jusque-là, faisait mine de continuer à travailler comme si cette affaire ne le concernait pas le moins du monde. Nuage et soldats passent, les lanceurs de pierres ressortent, prêts à en découdre à nouveau. Le carrossier fait la moue. Sur une étagère, il prend trois boîtes de masques de carrossier et les tend à son employé. «Tiens, amène ça aux chebab (jeunes), ils en ont besoin.»