Une ombre plane sur le tableau des réformes pacifiques menées par l’Etat birman. Ces dernières semaines, de violents affrontements ont opposé bouddhistes et musulmans à l’ouest du pays, dans l’Etat de l’Arakhan – ou Rakhine en birman – à la lisière du Bangladesh. Bilan: près de 20 morts et 500 maisons incendiées depuis vendredi. Lundi, des centaines de musulmans de la minorité des Rohingyas qui tentaient de fuir ont été refoulés par les gardes-frontière bangladais.

A l’origine des heurts, un sordide fait divers: une femme bouddhiste aurait été violée et tuée par des musulmans, précipitant les communautés ennemies dans une spirale de violence interconfessionnelle. Le 3 juin, des bouddhistes ont pris d’assaut un bus et battu à mort dix musulmans qui s’y trouvaient, selon les médias locaux. Puis ce fut au tour de villageois bouddhistes de subir une attaque qui aurait fait sept morts vendredi dernier. Une quarantaine d’employés de l’ONU, ainsi que des ONG partenaires, ont décidé d’évacuer les zones les plus violentes.

Etat d’urgence

Dimanche, le chef de l’Etat, Thein Sein, annonçait lors d’un discours télévisé l’imposition d’un couvre-feu et décrétait l’état d’urgence dans la région. Le gouvernement redoute que la violence ne se propage et n’enraye le processus de démocratisation en cours. L’ancien général élu président en 2011 a fait de la «réconciliation nationale» entre minorités ethniques et religieuses une priorité. Pourtant, les négociations avec plusieurs groupes armés des minorités kachin, karen, chin et shan n’ont pas permis jusqu’ici de mettre fin aux conflits ethniques qui perturbent le pays depuis l’indépendance de 1948. Et le régime militaire n’a pas cessé d’entretenir la discrimination envers les musulmans, en particulier les Rohingyas, une minorité apatride de près de 800 000 personnes, l’une des plus persécutées au monde selon l’ONU, qui estime que plus de la moitié d’entre eux sont illettrés. Considérés par l’Etat comme des étrangers, ils n’ont pas le droit de posséder des terres ou de se déplacer hors de l’Etat Rakhine.

Demandes inédites

La région est régulièrement secouée par des tensions entre l’importante communauté musulmane qu’elle abrite et les bouddhistes, majoritaires dans le reste du pays (90% de la population, contre 4% de musulmans).

Ce nouvel épisode de violence représente un tourment supplémentaire pour le gouvernement, qui fait face depuis quelques semaines à des grèves dans plusieurs usines dans la banlieue de Rangoon et à des manifestations suite à des coupures de courant dans les principales villes du pays.

Meilleures conditions de vie, hausses de salaire, respect des employés, des demandes inédites émergent et mettent à l’épreuve la volonté réformatrice de la junte birmane. «Les autorités sont partagées entre le souci de ne pas ­réprimer et celui d’éviter que les manifestations ne prennent de l’ampleur et ne nuisent à la résurgence de la Birmanie sur la scène internationale», résume le spécialiste Olivier Guillard, directeur de recherches à l’Institut français des relations internationales et stratégiques.