Trois jours après la publication du rapport du renseignement américain sur le nucléaire iranien, le clan de Mahmoud Ahmadinejad ne se lasse pas de savourer sa petite victoire. Et pour cause. Le document, qui fait état de la suspension du programme atomique militaire depuis 2003 ne pouvait pas mieux tomber. En pleine crise de popularité interne, notamment à cause de ses déclarations sur le nucléaire jugées trop provocatrices par ses adversaires réformateurs et pragmatiques, le président conservateur iranien peut aujourd'hui se vanter d'avoir eu raison de tenir tête à la communauté occidentale. «Comme on pouvait s'y attendre, le clan d'Ahmadinejad n'a pas hésité à s'approprier la conclusion du rapport de la NIE (National Intelligence Estimate)», analyse Jalal Khoche Tchehreh, professeur des sciences politiques à Téhéran.

Dès la publication du document, la presse iranienne conservatrice s'est empressée de saluer «la bonne nouvelle». Le petit écran y a consacré plusieurs programmes d'actualité. Ali Larijani, l'ancien négociateur sur le nucléaire, pourtant récemment mis sur la touche par Mahmoud Ahmadinejad, semble même en avoir oublié ses vieilles rancœurs à l'égard du président. Dans une interview télévisée, il est allé jusqu'à critiquer, à mots à peine voilés, les récents appels à la prudence lancés par les réformateurs. «Avoir des reproches à faire aux questions d'ordre économique ou de politique intérieure, c'est une chose. Mais ne sous-estimez pas nos intérêts nationaux. Le programme nucléaire fait partie de notre intérêt national», a-t-il déclaré.

Dès son élection, en juin 2005, Mahmoud Ahmadinejad s'est rapidement distingué de son prédécesseur, le réformateur Mohammad Khatami (1997-2003), par une politique largement contestataire. A peine arrivé au pouvoir, il compare Israël à une «tumeur» qu'il faut «rayer de la carte du monde». A propos de l'enrichissement d'uranium, suspendu sous Mohammad Khatami, et dont il annonce la reprise quelques semaines après sa prise de pouvoir, il parle d'une «locomotive qui a perdu ses freins». Face aux menaces américaines, il promet de «brûler la main des envahisseurs». Mais ses petites phrases chocs, d'abord perçues comme une maladresse liée à son inexpérience en matière de diplomatie, commencent à rapidement inquiéter la classe politique iranienne. Y compris certains députés conservateurs, habituellement de la même couleur politique, qui voient dans ses déclarations belliqueuses le risque croissant d'une intervention militaire américaine. Son jusqu'au-boutisme lui vaut même certains rappels à l'ordre de l'ayatollah Khamenei, le guide suprême et numéro un du régime. «Je soutiens ce gouvernement, mais cela ne veut pas dire que j'approuve tout ce qu'il fait», rappelait-il récemment dans un inhabituel discours devant un parterre d'étudiants.

Le rapport américain, que Mahmoud Ahmadinejad qualifie lui-même de «coup de grâce pour les espoirs des ennemis de l'Iran», lui sert donc d'argument idéal pour redorer son blason. Mais à trois mois des élections législatives, ses adversaires réformateurs l'attendent au tournant. Ils ne sont pas à court de munitions. «Comme le souligne le rapport, l'Iran s'est montré plus coopératif à partir de 2003, à l'époque où Khatami était encore au pouvoir. Donc s'il s'agit d'une victoire, comme le prétend Ahmadinejad, elle incombe avant tout à l'ex-président iranien et aux autres voix pragmatiques comme celle de Hachemi Rafsandjani, chef de l'Assemblée des experts», note Jalal Khoche Tchehreh.

Et si le nucléaire fait la une des journaux internationaux, la vraie préoccupation des Iraniens se concentre aujourd'hui sur l'économie, dont le bilan s'avère peu glorieux. «Les Iraniens ont surtout voté en faveur d'Ahmadinejad pour lutter contre la corruption, réduire l'inflation et le chômage. Or l'Iran vend aujourd'hui son pétrole à plus de 90 dollars le baril, mais la population n'en profite pas. Au moment du scrutin, les électeurs vont, avant tout, chercher à savoir pourquoi leur niveau de vie ne s'est pas amélioré», remarque l'analyste iranien Meir Javedanfar.