Du plus absurde, comme cet échange de courriers début 2010 entre Sakhr el-Materi, le gendre de l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, et l’ambassadeur tunisien à Djakarta, en Indonésie, au sujet de l’acquisition d’un couple d’orangs-outangs, au plus révoltant, le rapport de la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation (CNICM), publié le vendredi 11 novembre, qui expose le pillage de la Tunisie au profit de l’ex-famille régnante.

Un palais acheté… 50 euros

La plupart des «affaires» sont connues, mais les détails sont édifiants. Tous les secteurs sont concernés: l’immobilier, les terres agricoles, les banques, les télécoms, l’audiovisuel, les concessions, les marchés publics. «Plus rien ne m’étonne, soupire le juriste Abdelfattah Amor, président de la commission. On a même trouvé le titre de propriété d’une étoile acheté à une fondation russe…»

La CNICM, créée trois jours après la chute du clan Ben Ali, a épluché 5000 dossiers en huit mois. «Il en reste 5000 autres au moins. Nous avons publié un rapport de 345 pages hors annexes mais il ne s’agit que d’extraits. Il aurait fallu 4 volumes», assure Abdelfattah Amor. Dans le sous-sol du palais présidentiel de Carthage, c’est une pièce entière d’archives qui a été découverte. Plus de 320 dossiers issus du rapport ont été transmis au Parquet de Tunis.

A lui seul, le secteur immobilier «a été le théâtre principal des pratiques de corruption», souligne le rapport. A la Marina de Hammamet, à l’est de Tunis, le «palais» de Leila Trabelsi – épouse de l’ancien président –, énorme bâtisse de 3500 m² au bord du lac artificiel, a été acheté en 2007 pour la modique somme de… 100 dinars (environ 50 euros).

Le palais présidentiel de Sidi Dhrif, à Sidi Bousaïd, a été édifié sur un terrain militaire de 8812 m² acquis pour 100 685 dinars (un peu plus de 50 000 euros). Le Ministère de la défense a lui-même déboursé 2 millions d’euros pour aménager le site et financer la construction adjacente d’une clinique au profit de la famille. C’est là que la commission avait découvert en février des coffres contenant 42 millions de dinars (21 millions d’euros en billets, la moitié en devises), des bijoux, 57 pièces archéologiques… En 2009, 20 000 m²ont aussi été cédés pour un dinar symbolique à Leila Trabelsi afin de créer son école internationale à Carthage.

Ancien ministre français cité

La nature des terrains change au gré de la volonté du clan. Ainsi, 44 028 m² classés en zone verte, inconstructible, ont été cédés par la société Le Lac au gendre Sakhr el-Materi, qui, après y avoir fait construire sa banque Zitouna, a réalisé une plus-value de 7,5 millions de dinars en revendant le reste. Malheur à ceux qui ont tenté de résister. Les étrangers ont parfois profité du système. Un émir a reçu un terrain à Hammamet, un «roi», désigné – comme toutes les personnes citées dans le rapport – par ses seules initiales, «FBA», cinq hectares à Gammart. Dans le domaine des marchés publics, c’est une entreprise française, Pizzorno, qui se trouve épinglée pour avoir remporté en 2008, «sur instruction présidentielle», l’appel d’offres de la gestion de la décharge de Jebel Chakir. Le rapport cite en particulier le rôle d’un ancien ministre français, «FL» – le groupe Pizzorno compte parmi ses administrateurs François Léotard –, «considéré comme un ami de la Tunisie par l’ancien président» et accusé d’avoir «exploité son influence et ses relations avec les autorités tunisiennes pour orienter l’affaire».

Rien, ni personne n’est épargné. La tension est montée à Tunis ces derniers jours avec les révélations concernant Abdesslam Jrad, le secrétaire de la puissante Union générale tunisienne de travail (UGTT). Selon le rapport de la commission, Abdesslam Jrad a sollicité à plusieurs reprises le président Ben Ali pour obtenir des avantages pour lui et sa famille. En décembre 2010, il lui demande d’intervenir pour la promotion d’un cadre syndical employé à l’Office national de la poste. L’ex-chef de l’Etat refuse. Mais le 22 décembre 2010, après le début du soulèvement tunisien, dans lequel les militants de l’UGTT ont pris une part très active, le dirigeant syndical revient à la charge et obtient, cette fois, gain de cause… La justice ayant décidé, après la sortie du rapport, d’interdire à Abdesslam Jrad toute sortie du territoire, l’UGTT a menacé, en réaction, d’organiser des manifestations un peu partout.

«A tous les niveaux»

L’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) fait ­l’objet d’un chapitre entier. Financement de congrès du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir aujourd’hui dissous, corruption de journalistes et de personnalités, hébergements gratuits… Ici aussi, les exemples fourmillent.

Depuis la sortie de son rapport, la CNICM n’a pas été épargnée par les critiques sur son travail, ni même sur sa composition. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir concentré toutes ses critiques sur l’ancien président Ben Ali et son premier cercle. Dans son introduction, la commission s’en explique en évoquant «l’imagination totale du pouvoir [qui] a permis à l’ancien président de se mêler de toutes les affaires publiques et privées, y compris de la vie privée de familles, parfois même sans respecter leur intégrité physique».

Ce système, poursuit la CNICM, a été reproduit «à tous les niveaux». «Ceci, conclut-elle, est l’héritage de l’ancien régime.» D’autres investigations sont en cours, comme celles menées par le Comité national du recouvrement des biens mal acquis à l’étranger. Pour l’heure, aucun avoir gelé n’a été récupéré, hormis un avion Falcon de 12 places remis par la France.