Rapprocher

les chrétiens

La Kényane Agnes Abuom a été élue en novembre dernier «modératrice» du Comité central du Conseil œcuménique des Eglises (COE). De confession anglicane, elle estla première femme et la première personne d’origine africaineà présider cette organisation qui représenteplus de 500 millions de chrétiens (des protestants et des orthodoxes, notamment) à travers le monde

Le Temps: Rassembler 345 Eglises au sein d’une seule et même organisation, n’est-ce pas se condamner à la cacophonie?

Agnes Abuom: Ces Eglises n’interprètent pas exactement de la même façon le message chrétien. Mais les différences ne sont pas grandes. Ce qui les rapproche s’avère beaucoup plus fondamental. Et puis, elles sont entrées dans le Conseil œcuménique des Eglises dans un souci d’unité.

– Quelles valeurs fondamentales partagez-vous?

– Nous avons la conviction que si l’humanité est constamment divisée par des conflits de toutes sortes, elle constitue en réalité un seul peuple. Et nous qui sommes unis dans une même foi, nous souhaitons aider l’humanité à devenir plus unie.

– Vous avez milité dans des organisations marquées à gauche. En quoi le socialisme et le christianisme s’opposent-ils et en quoi se rejoignent-ils?

– Les idéologies de gauche tendent à avoir une vision dure de la vie en société, une vision qui peut les amener à classer les hommes en amis ou en ennemis. La tradition chrétienne accorde une plus grande place au pardon et à la réconciliation. Cela dit, les organisations de gauche ont une sensibilité intéressante au contexte dans lequel les gens évoluent. Et elles ont longtemps été plus avancées que les Eglises chrétiennes sur certaines questions de société, comme les relations entre genres. Au-delà, la gauche estime que les hommes sont égaux et les Eglises considèrent qu’ils sont créés à l’image de Dieu. Ce qui signifie qu’elles se rejoignent pour défendre la dignité humaine.

– Comment votre organisation traduit-elle en actes ce souci de la dignité humaine?

– Le Conseil œcuménique consacre une part de ses activités aux questions théologiques. Mais il entend prendre en compte la vie humaine dans sa globalité. Créé en 1948, juste après la fin du second conflit mondial, il a été marqué dès l’origine par un rejet profond de la guerre – «plus jamais ça!» – et par une aspiration à la justice. En 1983, il a ajouté à ces deux causes le désir de «paix avec la création», soit la défense de l’environnement.

– Que fait le COE pour promouvoir la justice?

– Nous nous appliquons à nourrir le débat sur le développement, en soumettant régulièrement nos réflexions à des grandes institutions financières comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Et en demandant toujours: est-ce équitable et est-ce durable? Nous travaillons également auprès des peuples autochtones, dans le but d’amplifier leur voix. Et nous nous efforçons de contribuer à une amélioration des conditions de vie des handicapés comme, de manière plus générale, de tous les marginaux. Dans ce cadre, nous avons lutté pour améliorer les droits des séropositifs en Afrique. Et c’est sans parler de notre combat passé contre l’apartheid ou de nos efforts actuels contre le trafic d’êtres humains.

– Une autre cause chère à votre organisation est la paix, disiez-vous. Quelles initiatives avez-vous prises pour la défendre?

– Le COE s’est engagé dans toutes sortes de médiations. A travers ses Eglises locales, il est intervenu par exemple au Sri Lanka (entre le gouvernement de Colombo et la guérilla des Tigres), au Mozambique (pour désarmer le pays après une longue guerre civile) et au Soudan (en jouant un rôle éminent dans la signature des accords de paix de 1972 et 2005). Trois cas parmi bien d’autres.

– Le radicalisme religieux inspire l’une des principales formes de la violence guerrière actuelle. Comment peut-il être combattu?

– Cette violence-là résulte de l’interprétation extrémiste de certains textes, soit d’un abus de foi. Au cours d’une récente réunion organisée autour de ce thème dans mon pays, de jeunes musulmans sont intervenus pour expliquer l’engagement de certains de leurs copains dans la milice islamiste somalienne des Shebab. «Ces gens n’ont pas de travail, nous ont-ils rappelé. Aucune route ne mène à leur village. Ils vivent dans des conditions misérables et se sentent exclus du monde. Si vous voulez faire quelque chose pour eux, ne les condamnez pas mais attaquez le mal à la racine.» Je ne peux qu’adhérer à ce principe. On n’améliorera la situation qu’en travaillant sur les vulnérabilités et sur l’exclusion.

– Vous avez participé vous-même à des médiations en Somalie. De quoi s’est-il agi?

– L’effondrement de l’Etat somalien a été extrêmement traumatisant pour la majeure partie de la population. Le clanisme a longtemps constitué un frein redoutable au dialogue. Mais certains anciens ont fini par ressentir le besoin de dépasser cette logique et de discuter sans discrimination. Une solution à long terme pourrait être une décentralisation «à la suisse». La Somalie, comme beaucoup d’autres Etats, a été très centralisée. Or, son gouvernement s’est révélé non seulement corrompu et incapable mais aussi lointain, en décalage avec ses administrés. Un Etat central a peu de chances de revoir le jour là-bas. En revanche, il est réaliste de croire en les chances d’un Etat fédéral, qui laisserait une grande autonomie à des régions comme le Somaliland ou le Puntland, aujourd’hui coupés du reste du pays.

– Quelles évolutions le COE vit-il lui-même?

– Les Eglises protestantes historiques et les Eglises orthodoxes d’Europe de l’Est et d’Orient ont occupé longtemps une place prépondérante au sein du COE. Mais une nouvelle mouvance a commencé à se rapprocher de nous: les pentecôtistes. Au début, ces Eglises étaient très hostiles. Elles nous considéraient comme des cryptocommunistes et une incarnation de l’Antéchrist. Mais avec le temps, nombre d’entre elles se sont ouvertes et ont acquis des dirigeants plus compétents. Et certaines ont fini par franchir le pas pour intégrer nos rangs.

– L’Eglise la plus nombreuse, l’Eglise catholique, ne fait pas partie du COE mais elle collabore étroitement avec lui. Le pape François apporte-t-il une dynamique nouvelle à cette relation?

– Le pape François s’est donné pour priorité les gens et non les structures ou la doctrine, une attitude qui est de nature à approfondir encore nos liens. Je constate par ailleurs que dans mon pays, tout le monde parle de lui et que de nombreux protestants suivent ses initiatives avec intérêt et sympathie.

– Le COE a rassemblé de nombreuses confessions chrétiennes. Est-il temps aujourd’hui de rapprocher différentes religions?

– Le dialogue interreligieux – entre chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, etc. – n’est pas nouveau. Mais dans les années 1960, son objectif était de permettre aux uns et aux autres de mieux se comprendre. Aujourd’hui, son but est plus ambitieux: il est de travailler ensemble. A la défense de nos valeurs communes et contre le radicalisme qui menace nos communautés.

«La gauche et les Eglises diffèrent dans toutes sortes de domaines. Mais elles se rejoignent pour défendre la dignité humaine»