Espagne

Le ras-le-bol basque contre l’éloignement des prisonniers de l’ETA

Près de 80 000 personnes ont bravé samedi la pluie et le froid pour demander la fin de la politique de dispersion des 350 prisonniers basques répartis entre la France et l’Espagne et la libération des détenus malades

Dans la Kalea Somera, une rue de la vieille ville de Bilbao, les préparatifs battent leur plein. Samedi, quatre heures avant le début de la manifestation pour une amnistie des prisonniers de l’ETA, l’organisation armée séparatiste basque, les cafés sont remplis. Aux murs, les noms des associations de défense de prisonniers ont été fraîchement tagués.

Urtzi Errazkin, porte-parole de l’association Etxerat, qui comprend les membres des familles de prisonniers, enchaîne les interviews. «Nous allons marcher aujourd’hui pour demander des conditions plus justes pour nos prisonniers et une paix véritable. Mon frère est en prison à Fresnes à Paris, c’est très compliqué et coûteux d’aller le voir». Solidaires, les familles et amis des prisonniers ont pour règle de visiter leur proche une fois par semaine. Des volontaires conduisent des camionnettes achetées avec l’argent récolté par des loteries ou des événements organisés dans les différents villages basques. Pourtant, ce week-end du 14 janvier, personne n’ira en visite en prison. Ils seront tous à la manifestation.

Je pourrais rester chez moi mais quand on sait la douleur vécue, je me sens obligée de soutenir les autres.

Quelques heures plus tard, les membres des familles de prisonniers sont en tête de file. Munie de mains en plastique noir et blanc avec un doigt levé, la foule se met en branle au son de «Prisonniers basques à la maison». Pepi Gorostiaga raconte son histoire à qui veut bien l’entendre: «Ma fille et son copain de l’époque ont été arrêtés en 1988. Ils ont fait six ans de prison. Ils sont dehors depuis longtemps. Je pourrais rester chez moi mais quand on sait la douleur vécue, je me sens obligée de soutenir les autres».

«Punition pour les proches»

Originaire de Tolosa, à l’est de Bilbao, cette femme énergique aux cheveux courts est venue soutenir les familles de sa région. Avec elle, ils sont presque 80 000, selon les organisateurs de la manifestation, à avoir bravé le froid et la pluie mordante. Des bâtiments illuminés se dressent tout au long du parcours qui les amènera jusqu’à la mairie de Bilbao et la marche ressemble presque à une procession religieuse.

Les proches font des milliers de kilomètres pour une visite de 40 minutes derrière une vitre.

Un peu plus loin dans le cortège, se trouve Iratxe Urizar, avocate spécialisée dans les droits humains. «Ce que nous demandons avant tout, c’est d’arrêter l’isolement. Il n’y a quasiment aucun prisonnier politique dans les prisons du pays basque. Ils sont en moyenne à 750 kilomètres de chez nous. Au final, c’est une punition pour les proches. Ils font des milliers de kilomètres pour une visite de 40 minutes derrière une vitre.»

Même si le nombre de prisonniers a fortement diminué depuis 2011, date du cessez-le-feu définitif adopté par l’ETA, sur les 350 prisonniers restants, seuls deux se trouvent sur le territoire basque. Soit le double de la Suisse avec le cas de Nekane Txapartegi. Ils sont 76 en France et 265 en Espagne répartis sur tout le pays. Une dizaine d’entre eux se trouve, par exemple, à Algeciras, dans la baie de Gibraltar, à plus de 1000 kilomètres du pays Basque.

Lire aussi: L’extradition d’une militante basque embarrasse la Suisse (septembre 2016)

Grande fille aux cheveux noirs, Iratxe s’exprime doucement mais avec conviction: «Nous ne comprenons pas pourquoi le droit international ne s’applique pas en France ou en Espagne. Il y a 10 prisonniers qui ont des maladies chroniques et des pathologies incurables. Ils devraient pouvoir rentrer chez eux, mais aucun prisonnier politique n’a jamais eu de remise de peine».

Cessez-le-feu en danger?

Regroupés derrière une pancarte qui demande des conditions de détentions plus humaines et justes, les politiciens indépendantistes basques sont venus en nombre. Parmi eux, Arkaitz Rodriguez porte-parole de SORTU, le parti indépendantiste de gauche. «Nous sommes ici pour protester contre une situation unique au monde. D’un côté, vous avez une organisation armée comme l’ETA qui a manifesté son désir de se désarmer un nombre incalculable de fois, et de l’autre la France et l’Espagne qui ne l’aide pas du tout à le faire». Prenant l’exemple de la Colombie et de l’accord de paix avec les FARC il s’étrangle: «La France et l’Espagne soutiennent le processus de justice transitionnelle colombien, qui sous-entend que des centaines de prisonniers seront libérés de prison, et ne veulent pas faire la même chose avec nous? Cela ne fait aucun sens».

Les manifestants arrivés devant la mairie, un discours se prépare. Bernadette et ses amies boivent un verre de vin rouge. Venues du pays basque français, plus exactement de St Jean Pied-de-Port, elles ont pris l’un des 300 bus affrétés pour la manifestation. La soixantaine passée, Bernadette explique avec son un accent chantant: «Nous venons chaque année. Mais j’espère vraiment que cette fois ce sera la dernière».

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