«La France officielle a eu un comportement indigne de A à Z. J’ai eu honte de notre diplomatie, du président de la République.» Interrogé ce week-end à la télévision sur le silence français durant la révolution tunisienne, le socialiste Pierre Moscovici a encore ajouté: «La diplomatie française n’a eu ni courage, ni dignité.» Depuis le début de la révolution du jasmin, la présidence et le gouvernement sont sous un feu nourri de critiques venant essentiellement de la gauche pour leur «silence assourdissant», leur «complaisance» et leur «soutien indéfectible» à l’égard du régime du dictateur déchu.

Les mots malheureux de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui a proposé devant les députés «le savoir-faire des forces de sécurité françaises» pour aider au maintien de l’ordre, ont déclenché l’opprobre de l’opposition. «C’est une grave erreur d’expression venant d’un ministre d’Etat expérimenté, sur un fond de sous-estimation de la réalité de la situation par la diplomatie», critique la socialiste Elisabeth Guigou, interrogée par Le Temps.

Hier, la cheffe de la diplomatie est venue s’expliquer devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Pour sa défense, elle avoue d’abord que «la France, pas plus que d’autres pays, n’a vu venir les événements ou plutôt leur accélération». Puis elle accuse l’opposition d’avoir déformé ses propos à des fins politiques: «Je déplore l’usage disproportionné de la force», dit-elle, soutenant que sa proposition visait «l’avenir» pour transmettre par la «formation» ce «savoir-faire» dans la gestion des manifestations.

Principe de non-ingérence

La ministre a aussi invoqué, comme elle le fait depuis plusieurs jours, le principe de non-ingérence, un point particulièrement sensible s’agissant de l’ancien protectorat tunisien. Dans l’après-midi, MAM a reçu le soutien de François Fillon. La position officielle: «La France est aux côtés du peuple tunisien», elle souhaite l’organisation d’élections libres et propose son assistance pour les organiser.

A gauche, ces explications n’ont guère convaincu. Pour le socialiste Gaëtan Gorce, «l’attitude du gouvernement et de la présidence a affaibli la position de la France en Afrique». Suite à des «bévues successives», le pays est passé de la «complaisance envers le régime de Ben Ali à l’erreur d’appréciation». «Cette dernière était solidement installée et depuis longtemps, confie-t-il. On n’a pas voulu prendre la mesure de ce qu’il se passait en Tunisie, ni manifester un intérêt à la hauteur des événements.» Il ne cache pas une légère humiliation face à la déclaration de Barack Obama le week-end passé, qui a salué le courage et la dignité des Tunisiens. «C’est ce que la France aurait dû faire.»

A la Fondation pour la recherche stratégique, François Heisbourg, conseiller spécial, est également très critique: «D’abord, tout le monde a été lent au démarrage depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre et les violences de fin décembre, y compris les médias. J’ai appris ce qu’il se passait en Tunisie en regardant la chaîne Al-Jazira depuis le Cambodge.» Une explication qui «ne vaut pas absolution: «L’ampleur des événements était évidente pour qui voulait regarder. Mais en France, la classe politique et les hauts fonctionnaires sont coupés et déconnectés du réel transposé en images.»

«Mauvaise conscience»

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois, rappelle François Heisbourg, que la France «rate les trains de la liberté», ce fut le cas au moment de la chute du mur de Berlin, comme de celle de l’Union soviétique. «Mitterrand ne regardait pas la télévision, il attendait des rapports de ses services, raconte-t-il. Aujourd’hui encore, c’est comme si l’on était dans une forme de gestion diplomatique de l’avant-Internet et de l’avant-CNN.» Pour lui, le silence français tient enfin à «la mauvaise conscience de s’être si bien accommodé d’un régime qui fonctionnait comme une kleptocratie» au nom de la laïcité, de l’accès à l’éducation, de la place faite aux femmes et des intérêts économiques.