Commentaire à chaud

Rattrapée par les fantômes du FN, Marine Le Pen peut encore vaciller

La sortie de la candidate du Front national à la présidentielle sur la rafle du Vel d’Hiv de juillet 1942 illustre avant tout sa fébrilité, et les limites de la «normalisation» de son parti

Et si Marine Le Pen était en train de perdre pied dans la campagne présidentielle qu’elle a jusque-là dominée dans les sondages? Et si tous les efforts de «dédiabolisation» du Front national, et de rupture avec l’héritage idéologique paternel de Jean-Marie Le Pen, étaient en train de se fissurer?

En affirmant dimanche midi, au Grand Jury RTL-Le Figaro, que la France n’était pas responsable de la rafle de plus de dix mille juifs à Paris en juillet 1942, regroupés au Vélodrome d’Hiver puis déportés dans les camps de concentration allemands, la candidate du FN à la présidentielle a pris le risque de sortir à nouveau du lot des présidentiables «républicains». Elle seule, en effet, défend aujourd’hui la thèse selon laquelle cette rafle n’impliquait pas la France, mais seulement le régime de Vichy aux ordres des Allemands. Une thèse définitivement contredite, en 1995 par le président tout juste élu Jacques Chirac, qui avait alors reconnu solennellement la responsabilité de la France.

Immédiatement, Marine Le Pen a imputé aux médias une mauvaise interprétation de ses paroles, affirmant que pour elle, «la France était alors à Londres» avec le Général de Gaulle, comme l’a plusieurs fois déclaré ces dernières semaines son vice-président Florian Philippot. Problème: cette thèse historique ne tient pas, et l’écoute de sa déclaration intégrale à l’antenne de RTL démontre le sens de son propos. Il s’agissait clairement pour elle de se présenter en défenseure d’un récit national tronqué, d’ordinaire brandi par l’extrême droite antisémite et révisionniste: «Je pense que de manière générale, plus généralement d’ailleurs, s’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas la France a-t-elle affirmé. La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. En réalité, on a appris à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer, de n’en voir peut-être que les aspects historiques les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers d’être Français.»

Notre dossier sur la présidentielle: La France en campagne

La surenchère pour se distinguer…

Le choix du moment, et la formulation, ne sont donc pas neutres. Ils témoignent à la fois des fantômes frontistes qui continuent de peser sur le premier parti de France, et de la fébrilité qui agite la campagne de Marine Le Pen depuis quelques jours. Bousculée sur les affaires politico-financières du FN et sur son refus de répondre aux convocations des juges durant le débat télévisé à onze du 4 avril, la favorite des sondages patine. Ex aequo voire dépassée par un Emmanuel Macron résolu, lui, à un tout autre questionnement historique sur la colonisation – qu’il avait qualifiée, en Algérie, de «crime contre l’humanité» – et inquiète de voir François Fillon récupérer une partie de ses suffrages en l’accusant de «semer le chaos économique» avec sa volonté d’abandonner l’euro, la candidate frontiste se retrouve contrainte de se distinguer et de reprendre la surenchère idéologique.

Coïncidence: c’est ce lundi soir que Marine Le Pen doit prononcer à Paris sa «conférence présidentielle» sur la lutte contre le terrorisme… devancée de quelques heures par Emmanuel Macron qui interviendra sur ce sujet ce matin à onze heures. A coup sûr, la question du Vel d’Hiv et de ce qu’est la France se retrouvera au cœur de leurs interventions sur fond de menace islamiste radicale.

Et pour rassurer son électorat traditionnel

Dernier point enfin à retenir: la division au sein de l’électorat du Front national entre les électeurs traditionnels de l’extrême droite (ceux de Jean-Marie Le Pen) et les bataillons apportés au FN par la colère sociale ambiante et la peur du déclassement. Depuis plusieurs jours, les bagarres internes entre Marine Le Pen et sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, mais aussi les problèmes survenus samedi à Ajaccio lors du meeting de la candidate, confirment sa difficulté à rester rassembleuse. La percée de Jean-Luc Mélenchon, avocat des classes populaires et d’une vision de gauche républicaine, modifie la donne. N’ayant plus l’apanage de la défense du «peuple» comme elle le prétendait, Marine Le Pen doit rassurer son camp d’origine: la droite dure que courtise aussi François Fillon, Nicolas Dupont-Aignan et le candidat du Frexit François Asselineau.

Derrière le retour d’un préoccupant négationnisme et des contre-vérités historiques sur les responsabilités de la France durant l’occupation et la Seconde Guerre mondiale se cache aussi un sordide racolage électoral. Loin de la «France apaisée» qu’un de ses slogans de campagne promet à chacune de ses meetings…


Nos derniers articles sur la campagne française:

Publicité