Etats-Unis

RBG, femme et juge de poigne

Iconique, Ruth Bader Ginsburg, bientôt 86 ans, bénéficie d’une immense popularité aux Etats-Unis. Figure féministe, elle incarne la frange minoritaire des juges progressistes à la Cour suprême. Un rempart contre Donald Trump

En la voyant dans le documentaire RBG soulever des haltères affublée de son pull avec l’inscription «Super Diva!», on en vient presque à oublier son âge. Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême, aura 86 ans le 15 mars. Figure féministe aux Etats-Unis, vénérée par la gauche, elle incarne la frange minoritaire des juges progressistes à la Cour suprême. Une femme que Donald Trump déteste, et qui le lui rend bien.

Des tatouages à son effigie

Un documentaire et un biopic, Une femme d’exception (On the Basis of Sex), sortis en 2018, de nombreux livres, un opéra-comique à sa gloire et à celle du juge ultra-conservateur Antonin Scalia (dans lequel elle a joué), mais aussi des poupées, des mugs, des pin's, des sacs de plage ou des habits de bébé à son effigie, sans oublier des tatouages représentant son visage austère rehaussé de larges lunettes noires que de jeunes filles en fleur s’infligent sur la peau: sa popularité n’est plus à démontrer.

On la retrouve même peinte sur des ongles. Et en petit personnage de Lego. Aux Etats-Unis, cette pionnière de la lutte pour l’émancipation des femmes, adulée par des millions de jeunes, a un statut de rock star. Lorsqu’elle se déplace, elle est aussitôt harcelée par des demandes de selfies. Alors quand l’annonce a été faite, le 7 novembre 2018, qu’elle avait chuté dans son appartement et s’était cassé plusieurs côtes, une partie de l’Amérique a retenu son souffle.

Nouvelle frayeur, quelques jours plus tard, quand les examens médicaux ont révélé des tumeurs cancéreuses dans son poumon gauche. Pour la première fois en vingt-cinq ans – elle a été nommée par Bill Clinton en 1993 –, la doyenne de la Cour suprême réputée pour la qualité et la précision de ses plaidoiries a été absente à la reprise des audiences, le 7 janvier. Elle a participé aux décisions depuis son domicile.

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Ses fans essaient de se rassurer: derrière son apparence frêle et sa petite silhouette voûtée, RBG est une force de la nature: elle a déjà survécu à deux autres cancers. D’ailleurs, les nouvelles sont bonnes: l’intervention chirurgicale subie le 21 décembre a été une réussite. Les nodules cancéreux ont disparu. Aucun traitement supplémentaire n’est nécessaire. La liste de ses potentiels successeurs peut être rangée au placard.

Une mère à la fibre féministe

Toute sa vie, RBG s’est battue pour l’égalité des sexes, contre les discriminations en tous genres et pour la défense des minorités. Sa disparition serait un drame pour les démocrates. Donald Trump a déjà pu nommer deux juges conservateurs depuis son entrée en fonction, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, malgré les accusations de harcèlement sexuel qui visent ce dernier. Les juges étant nommés à vie, leur choix a des répercussions directes sur des grands thèmes de société comme l’avortement, le mariage gay, la légalisation des drogues ou la régulation des armes à feu. Dans ce contexte, RBG compte renforcer son rôle de rempart libéral, dans une Cour composée de cinq juges conservateurs et de quatre juges progressistes.

Ruth Bader Ginsburg est une fille de Brooklyn. Son père, Nathan, était un immigré juif de Russie, né à Odessa. Sa mère, Célia, également juive, a vu le jour à New York, de parents autrichiens. Elle a un frère et une sœur, décédée d’une méningite à l’âge de 6 ans. A 17 ans, Ruth rencontre son mari, Martin Ginsburg, mort il y a huit ans. Un homme capital dans sa vie, qui a toujours su privilégier la carrière de sa femme. «Il a été le premier garçon que j’ai jamais connu qui se souciait que j’aie un cerveau», raconte-t-elle avec beaucoup d’affection dans le documentaire.

A 21 ans, elle suit son mari dans l’Oklahoma, où elle travaille au sein de l’Administration de la sécurité sociale. Avant de tomber enceinte. En 1956, quand elle intègre la Faculté de droit à Harvard (Massachusetts), seules neuf femmes font partie de sa promotion de plus de 500 étudiants. «Comment justifiez-vous que vous prenez la place d’un homme compétent?» lui avait alors lancé le recteur, lors d’un dîner de «bienvenue». RBG tient beaucoup de sa mère, partie trop tôt, d’un cancer. C’est elle qui lui a transmis la fibre féministe.

Moins bien payée que ses collègues masculins

Dès 1963, Ruth Bader Ginsburg enseigne à l’Université de Rutgers (New Jersey), puis plus tard, à partir de 1972, à Harvard (New York). Elle a dû se battre pour faire tomber des barrières et percer le plafond de verre, et n’avait d’ailleurs pas trouvé de travail une fois sortie de l’université bardée de diplômes. A Rutgers, où elle devient l’une des 20 professeures de droit de sexe féminin des Etats-Unis, on lui fait bien comprendre qu’elle aura un salaire inférieur à ses collègues masculins. Pourquoi? Parce que son mari gagnait bien sa vie. C’était la réponse officielle.

Elle travaille aussi, sur une base volontaire, comme avocate pour l’ACLU, la célèbre et puissante Union américaine pour les libertés civiles, celle qui redouble d’activité sous la présidence Trump. En 1972, elle cofonde l’association Women’s Rights Project. Pendant ces années, déterminée et pugnace malgré son apparente discrétion, elle porte six cas de discriminations sexuelles devant la Cour suprême et remporte cinq victoires. La première, en 1973.

Le biopic Une femme d’exception a préféré se concentrer sur le cas Moritz v. Commissioner, porté devant une Cour d’appel. Ruth Bader Ginsburg défend un homme, Charles Moritz, qui se voit interdit de déduire fiscalement les dépenses pour les soins de sa mère malade, parce qu’il n’est ni une femme, ni marié, ni veuf. A travers ce cas emblématique de discrimination masculine, elle met, avec malice et intelligence, en exergue le caractère anticonstitutionnel des discriminations fondées sur le genre contenues dans des dizaines de lois. Elle remporte une victoire, alors que personne n’y croyait. Sauf elle et son mari, qui ont tous deux plaidé ensemble.

Trump traité d'«imposteur»

Nommée en avril 1980 à la Cour d’appel des Etats-Unis pour le circuit du district de Columbia par le président Jimmy Carter, elle y officie jusqu’en 1993. Jusqu’à ce que Bill Clinton pense à elle pour la Cour suprême, et que le Sénat avalise son choix par un résultat sans appel: 96 voix contre 3.

De premiers soucis de santé surviennent en 1999. Un cancer du côlon. La lourde chimiothérapie subie ne l’empêche pas de siéger à la cour. Dix ans plus tard, elle est opérée d’un cancer du pancréas en stade 1, qu’elle parvient à terrasser. 2009, c’est aussi l’année de la promulgation du Lilly Ledbetter Fair Pay Act sur l’égalité salariale auquel elle a contribué. La première loi signée par Barack Obama.

RBG, c’est aussi un style. Ses lunettes bien sûr, mais aussi sa collerette de dentelle, ses jabots, ses imposants colliers sur sa robe noire de juge et ses gants. D’ailleurs sa manière de s’habiller le jour de verdicts importants ne doit rien en hasard. Quand elle s’affiche avec son large collier en verroterie, on sait déjà qu’elle ne partage pas l’avis de la majorité. C’est son collier de contestation. Elle l’a d’ailleurs porté au lendemain de l’élection de Donald Trump.

Derrière son visage austère, se cache un humour piquant. Mère de deux enfants, et pour la première fois arrière-grand-mère depuis un an, Ruth Bader Ginsburg, très inspirée par les droits des femmes dans les pays nordiques et coauteure notamment d’un livre en suédois, a célébré elle-même le mariage de son petit-fils Paul, en octobre dernier. Dans les locaux de la Cour suprême!

A CNN, la magistrate a assuré qu’elle espérait au moins fêter ses 90 ans à la Cour suprême. Entendez: elle a l’intention de survivre à la présidence Trump. Un Trump qu’elle a d’ailleurs qualifié d'«imposteur» et d'«égocentrique» pendant la campagne présidentielle de 2016. Ce dernier lui a renvoyé le boomerang. En juillet 2016, il avait tweeté: «elle a embarrassé tout le monde en faisant des déclarations politiques très stupides à mon sujet. Son esprit est mort – démissionnez!»

Madame «I dissent»

Certains lui reprochent précisément de ne pas avoir tiré sa révérence sous l’ère Obama, ce qui aurait garanti l’élection d’un juge progressiste. Mais RBG, qui en 2009 a ravi les pro-avortement en déclarant dans une interview remarquée au New York Times que «le gouvernement n’a pas à faire ce choix pour une femme», n’a pas voulu lâcher prise. On la dit fine stratège, elle a cette fois préféré jouer à la roulette russe.

Madame la Juge I dissent («j’exprime mon désaccord») n’a pas dit son dernier mot.

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