Scrutin

En RD Congo, les élections de la peur

La présidentielle congolaise devrait se dérouler ce dimanche, sauf renvoi de dernière minute. Mais elle se tient dans des conditions délétères. Certains craignent une balkanisation du pays

Violences ethniques, épidémie d’Ebola, instabilité politique. La République démocratique du Congo (RDC) tient ce dimanche son élection présidentielle dans un contexte si délétère que personne n’exclut la possibilité d’un nouveau renvoi. Depuis la fin du deuxième mandat du président congolais sortant Joseph Kabila, en décembre 2016, la présidentielle a déjà été ajournée à trois reprises, dont la dernière fois le 23 décembre. Dans le plus grand pays d’Afrique centrale (57 fois la Suisse), où la pauvreté fait des ravages bien qu’il regorge de cobalt, or, cuivre, diamants, nickel et uranium, ce serait la première transition pacifique à la tête de l’Etat.

Privés de droit de vote

Les conditions d’un bon déroulement de la présidentielle ne sont pas remplies. La Commission électorale nationale indépendante (CENI) maintenait encore vendredi le scrutin. Mais elle a décidé de reporter les élections au mois de mars dans les circonscriptions de Beni et Butembo, dans le Nord-Kivu, et Yumbi, dans la province de Maï-Ndombe, dans le sud-ouest du pays. Certains constitutionnalistes s’arrachent déjà les cheveux. Comment la CENI peut-elle organiser une élection présidentielle aussi cruciale en privant 1,2 million de Congolais du droit de vote? Quand Beni, Butembo et Yumbi pourront voter, les jeux seront déjà faits. Les résultats de la présidentielle sont attendus le 15 janvier et la prestation de serment du nouveau président se fera le 18 janvier.

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«La CENI n’est pas indépendante, elle est aux ordres du pouvoir»

Docteur en sciences politiques de l’Université de Lausanne, le Congolais Guilain Mathé le souligne: «C’est un simulacre d’élection. On confisque le droit de vote d’une partie des 40 millions d’électeurs. Les circonscriptions touchées sont favorables à Martin Fayulu, le principal candidat de l’opposition, celui qui fait le plus peur au camp Kabila et à son candidat Emmanuel Shadary.» La raison en est simple: le Nord-Kivu, ravagé par deux conflits régionaux et sillonné par plus de 100 groupes armés, se sent abandonné par le gouvernement. Quant aux justifications avancées par la CENI, le manque de sécurité et l’épidémie d’Ebola, elles ne tiennent pas la route, selon l’universitaire.

«Le ministre congolais de la Santé s’est rendu lui-même dans cette région et l’a déclaré: le virus Ebola qui sévit dans le Nord-Kivu n’est pas de nature à menacer l’élection. La CENI n’est pas indépendante, elle est aux ordres du pouvoir.» Elle est aussi sous le feu des critiques pour avoir supprimé 1100 bureaux de vote sur les 7800 que compte Kinshasa. Le renvoi des élections a, lui, provoqué des échauffourées à Goma, la capitale du Nord-Kivu, et à Butembo. A Beni, un centre sanitaire s’occupant d’Ebola a été attaqué, ce qui a laissé quelque 20 cas suspects dans la nature alors que l’épidémie a déjà fait plus de 350 morts depuis le 1er août.

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C’est un coup dur pour la coalition Lamuka qui soutient Martin Fayulu. Mais en vertu d’un accord conclu à Genève en novembre, ce dernier bénéficie de l’appui de deux poids lourds de la scène politique congolaise, le milliardaire et ex-gouverneur du Katanga Moïse Katumbi et l’ex-chef de guerre de la province de l’Equateur Jean-Pierre Bemba. Il a une nette longueur d’avance sur l’autre candidat de l’opposition Félix Tshisekedi, qui convoite la présidence, et son colistier Vital Kamerhe, qui lorgne la primature.

Boulevard pour la majorité

Le paradoxe est que tout le monde appelle au maintien de l’élection. A commencer par le nouvel archevêque de Kinshasa, Mgr Fridolin Ambongo, qui, en pleine messe de Noël, tenait des propos très politiques: «La vraie paix est une paix qui exige que les élections aient lieu à la date fixée du 30 décembre 2018. Ne pas tenir cette promesse, ce serait travailler à l’anéantissement de la paix.» Même l’opposition y est favorable. Guilain Mathé a son explication: «Le gouvernement Kabila fait tout pour tendre un piège à l’opposition et la pousser à boycotter le scrutin. Mais elle s’en rend compte: si elle le faisait, elle ouvrirait un boulevard à Emmanuel Shadary.» Ce dernier est d’ailleurs la cible de sanctions européennes qui viennent d’être prolongées et qui visent 14 personnalités congolaises accusées d’être responsables de graves violations des droits de l’homme. Kinshasa n’a pas tardé à réagir, enjoignant à l’ambassadeur de l’Union européenne, le Belge Bart Ouvry, de quitter le pays dans les 48 heures. Une mesure que Bruxelles qualifie de «totalement injustifiée» et que Moïse Katumbi décrit comme une volonté d’«organiser des élections à huis clos».

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Selon le Groupe d’étude sur le Congo de l’Université de New York, qui a récemment mené des sondages, un candidat de l’opposition «est presque certain de remporter la présidence si les élections sont libres et équitables». Martin Fayulu est crédité de 44% des suffrages, Félix Tshisekedi de 24% et Emmanuel Shadary de 18%. Mais Guilain Mathé reste très préoccupé: «La RDC n’a jamais été autant militarisée. Des militaires sont déployés partout. Ce qui se passe en RDC menace toute la région. Je crains une balkanisation du pays. Car si le candidat de Kabila est déclaré vainqueur, il y aura des soulèvements populaires. J’appelle la communauté internationale à venir en aide au Congo, quitte à en suspendre la souveraineté. On sait comment le génocide au Rwanda voisin est arrivé.»

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