Afrique

En RDC: «De nombreux bébés avaient des blessures de machette et de graves brûlures...» 

A Genève, le Conseil des droits de l’homme a adopté par consensus aujourd'hui une résolution appelant à la mise en place d’une équipe d’experts internationaux chargée de faire la lumière sur les horreurs perpétrées au Kasaï, cette région de la République démocratique du Congo

Plus de 3000 morts en huit mois, 1,3 million de personnes déplacées et 300 000 réfugiés ayant fui le pays pour l’Angola. Depuis août 2016, la région du Kasaï en République démocratique du Congo, jusqu’ici réputée pacifique, a sombré dans l’horreur. Face aux graves violations des droits de l’homme commises par l’armée et la police congolaise ainsi que par la milice de Kamwina Nsapu, le Conseil des droits de l’homme (CDH) a été, cette semaine, le théâtre d’un débat houleux. Ses 47 membres ont adopté par consensus, vendredi, une résolution exhortant le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Zeid Ra’ad al Hussein à mettre sur pied une équipe d’experts internationaux incluant des «experts locaux» pour faire toute la lumière sur les atrocités qui ont ravagé la contrée. Le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad al Hussein s'est félicité de la décision du CDH, relevant que la résolution "envoie aux auteurs présumés (des crimes) le message que la communauté internationale a fermement l'intention de les traduire en justice. (.) Nous considérons la commission d'enquête internationale comme un pas de plus vers l'identification et la poursuites des auteurs de graves violations des droits de l'homme."

L’indépendance des enquêteurs dépendra de l’attitude de Kinshasa

Au CDH, les plus intransigeants ne cachent pas leur déception. Ils auraient aimé que la résolution parle explicitement d’une enquête internationale indépendante que réclament par ailleurs 262 ONG congolaises et 9 ONG internationales. Sous l’égide de Zeid Ra’ad al Hussein, l’équipe d’experts agira cependant selon les standards internationaux. «En fin de compte, explique un expert onusien, l’indépendance des enquêteurs dépendra de l’attitude de Kinshasa.» L’Union européenne avait elle-même déposé un projet de résolution musclée avant de le retirer. Le texte soumis au CDH est une reprise d’un projet de résolution de l’Union africaine, désormais fortement amendé.

«Une solution réaliste vu les conditions politiques»

Un diplomate occidental parle d’un bon compromis qui a de fait obtenu l’adhésion du CDH: «Ce qui se passe au Kasaï est très préoccupant. On aurait pu avoir un texte plus fort. Mais on se serait retrouvé dans la même situation qu’avec une résolution européenne sur la Syrie: un rejet pur et simple de la résolution et l’absence de tout enquêteur sur le terrain. Vu les conditions politiques du moment, c’est une solution réaliste qui prévoit une coopération constructive avec les autorités congolaises. Mais nous devrons rester très vigilants quant à sa mise en œuvre.» Pour Laila Matar de Human Rights Watch, l’ONU, le CDH et surtout les autorités congolaises devront garantir aux experts un accès illimité aux personnes qu’ils souhaitent rencontrer afin qu’ils puissent produire un «rapport solide et crédible».

Quarante-deux charniers mis à jour

Les scènes décrites au Kasaï font froid dans le dos: quarante-deux charniers ont été mis au jour et il est probable qu’il y en ait d’autres. «Mon équipe a vu des enfants aussi jeunes que deux ans dont les membres avaient été amputés. De nombreux bébés avaient des blessures de machette et de graves brûlures […] Au moins deux femmes enceintes ont été éventrées et leurs fœtus mutilés», a déploré Zeid Ra’ad al Hussein devant le CDH. Le haut responsable onusien se dit «consterné par la création et l’armement d’une milice, Bana Mura, qui soutiendrait les autorités dans la lutte» contre la rébellion Kamwina Nsapu.

Dix villages auraient été rasés par l’armée congolaise

En début de semaine, le ministre congolais de la justice, Alexis Thambwe Mwamba, visé par une plainte pour crime contre l’humanité en Belgique pour le crash d’un avion civil en 1998, expliquait cependant au Temps les efforts entrepris par son gouvernement: «Nous avons envoyé l’armée au Kasaï pour pacifier la région. Nous avons constaté que les attaques perpétrées au Kasaï visaient les symboles de l’État: des politiques, des fonctionnaires et même des enseignants dont cinq ont été décapités.» Le ministre ne nie pas l’horreur. Mais il se défend d’une politique délibérée de son gouvernement d’écraser la rébellion: «Il y a eu mauvaise gestion administrative. Nous menons une enquête pour voir où se situent les responsabilités.» 

Selon l’Église catholique congolaise, vingt villages ont été rasés, dont dix par l’armée congolaise. Le haut-commissaire aux droits de l’homme n’est pas moins critique: sur les 5190 violations des droits de l’homme répertoriées l’année dernière, dit-il, plus de 64% ont été commises par les forces armées et de police.

Pas de commission internationale indépendante

Avant l’élaboration du projet final de résolution, Alexis Thambwe Mwamba confiait qu’il ne souhaitait en aucun cas une commission internationale indépendante. La décision du CDH de vendredi est une demi-défaite ou une demi-victoire: «Nous refusons que l’ONU ne tienne pas compte du travail accompli par 800 magistrats militaires et 3500 magistrats civils de la RDC. Et on ne peut pas dire que mon pays ne coopère pas avec la justice internationale. Nous avons été parmi les premiers à saisir la Cour pénale internationale.» Quant aux deux experts onusiens assassinés en mars dernier, le ministre de la Justice le relève: «J’ai visionné la vidéo de leur mort atroce. On a déjà pu identifier une partie des responsables. Un procès a déjà été ouvert.»

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