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Reality Winner arrive au tribunal d'Augusta, août 2018.
© Michael Holahan/The Augusta Chronicle via AP ©

Fuites

Reality Winner, de la NSA à la prison

La lanceuse d'alerte a écopé de la peine la plus sévère jamais prononcée aux Etats-Unis pour avoir divulgué un rapport classé secret défense à un média. Pourquoi?

Sur les photos dans lesquelles elle apparait en tenue de détenue orange fluo, elle esquisse souvent un petit sourire, façon rictus. Presque moqueur. Reality Winner, 26 ans, n'a pourtant pas de quoi fanfaronner: elle va passer ses prochaines années derrière les barreaux.

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La lanceuse d'alerte a été condamnée le 23 août à cinq ans et trois mois de prison pour avoir divulgué à un site d'informations, en l'occurrence The Intercept, des documents classés secret défense. Il s'agit de la peine la plus sévère jamais prononcée par une cour fédérale aux Etats-Unis pour une fuite de ce gabarit à un média. Plus étrange: Donald Trump vient de lui apporter son soutien. 

Lire également: Reality Winner, première lanceuse d’alerte inculpée de l’ère Trump

Pourquoi une telle sévérité? Première à avoir été condamnée en vertu de l'Espionage Act depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, la Texane a fourni en juin 2017 à The Intercept un rapport confidentiel du Renseignement américain détaillant comment des pirates informatiques du renseignement militaire russe ont tenté de s'introduire dans les systèmes électoraux américains lors de la présidentielle de 2016. Quelques heures plus tard, elle était arrêtée en Géorgie. 

Un «deal» pour cacher des données sensibles

Linguiste cryptographe, elle travaillait alors sur un programme de drones, comme salariée de Pluribus International Corporation, une société prestataire de la National Security Agency (NSA). Plus d'une année après son arrestation, elle finit par signer un accord avec les procureurs en reconnaissant la «gravité» de ses actes. Une manière d'échapper à une peine encore plus sévère. Elle risquait jusqu'à dix ans de prison. Pour les procureurs, ce «deal» permet de ne pas devoir divulguer de données sensibles en plein procès. La nature des informations dévoilées a son importance: depuis le début de son mandat, Donald Trump est menacé par l'enquête du procureur indépendant Robert Mueller sur l'ingérence russe dans la présidentielle américaine. Le document de cinq pages, caviardé, est d'ailleurs toujours disponible sur internet. 

Reality Winner rejoint ainsi le banc des lanceurs d'alertes Edward Snowden et Chelsea Manning, héros pour certains, traîtres pour d'autres. Le premier a transmis des milliers d'informations confidentielles de la CIA et de la NSA à plusieurs journaux, révélant l'ampleur de programmes de surveillance. Exilé en Russie depuis 2013, il risque 30 ans de prison aux Etats-Unis. 

Chelsea Manning a, elle, été condamnée en août 2013, par une cour martiale, à 35 ans de réclusion pour de multiples chefs d'accusation, mais a bénéficié d'une grâce présidentielle de la part de Barack Obama, trois jours avant qu'il quitte la Maison Blanche. L’ex-analyste militaire avait déjà purgé sept ans de prison. Homme au moment de son arrestation - il s'appelait encore Bradley -, le soldat avait livré près de 700 000 pages de documents confidentiels de l'armée au site Wikileaks de Julian Assange. 700 000 pages contre un seul rapport pour Reality Winner. 

La jeune femme est devenue malgré elle l'incarnation de la lutte contre les fuites menée par l'administration Trump. Mais un tweet de Donald Trump lâché le 24 août a créé la surprise: il qualifie le verdict de «si injuste». De quoi rendre Reality Winner sceptique, elle qui n'avait jusqu'ici jamais caché sa détestation pour le président, le qualifiant de «tas de merde» ou de «fasciste orange». 

Contactée jeudi par CBS, elle lui a répondu depuis sa prison, en le remerciant: «Je ne le remercierai jamais assez: pendant 16 mois ces mots «si injuste» n'étaient le fait que mon entourage et moi-même et nous ne pouvions pas les partager publiquement, alors je le remercie de dire ce que tout le monde pense depuis 16 mois». Dans son tweet, Donald Trump dénonce en fait surtout la lourdeur de la peine «par rapport à ce que Hillary Clinton a fait». Et une nouvelle fois, il s'en prend à son ministre de la Justice Jeff Sessions.  

Une maîtrise du pachtou, du dari et du farsi

Grande sportive, avec une prédilection pour l'athlétisme, le tennis, le Crossfit et le yoga, Reality Winner a très jeune choisi la carrière militaire. Engagée dans l'US Air Force à l'âge de 21 ans, elle y a fait exploser ses talents de polyglotte. A en croire sa mère, elle maîtriserait le pachtou, le dari et le farsi, langues parlées en Afghanistan, au Pakistan et en Iran. Elle a obtenu une médaille de l'US Air Force. Avant son arrestation, son casier judiciaire était vierge. Ou presque: n'y figurait qu'une petite infraction au code de la route. 

Curieusement, la jeune femme souvent décrite comme très intelligente s'est montrée particulièrement imprudente en faisant fuiter le document confidentiel qui lui vaut aujourd'hui de porter une tenue orange fluo. Elle l'a imprimé sur son lieu de travail et l'a ensuite transmis à The Intercept par email. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, a volé à son secours. Il a offert 10 000 dollars à qui pourrait fournir des informations sur la manière dont un journaliste du site d'informations l'aurait dénoncée au gouvernement américain.

Cité par le New York Times, Robert Cattanach, un ex-avocat du Ministère de la Justice, qualifie le verdict d'aberration. «Personne n'a été mis en danger, l'identité de personne n'a été révélée, et les Russes ont appris que lorsqu'ils pénètrent dans nos systèmes, nous pouvons les tracer, ce qu'ils savaient déjà», résume-t-il. A moins d'un rebondissement, Reality Winner devra encore patienter avant de retrouver sa Nissan Cube avec l'autocollant: «Soyez honnêtes, gentils et intrépides».

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