syrie

«La realpolitik l’emporte face au chaos»

L’armée de Bachar el-Assad regagne du terrain et s’empare de la ville stratégique de Qousseir, proche du Liban. Le front diplomatique mollit devant Damas. Entretien avec le spécialiste Fabrice Balanche

Damas gagne du terrain sur tous les fronts. Après des semaines d’offensives appuyées par les forces du Hezbollah chiite, l’armée de Bachar el-Assad s’est emparée mercredi de la ville de Qousseir, point stratégique entre Damas et Tartous, sur la Méditerranée, dont les rebelles s’étaient emparés dix-huit mois plus tôt. Côté diplomatie, il n’est plus question du départ du dictateur. Alors que la guerre déborde des frontières syriennes, les puissances occidentales privilégient la realpolitik, réduisant à néant les aspirations de l’opposition, estime Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gemmo), à Lyon.

Le Temps: Que signifie la prise de Qousseir? Est-ce un tournant dans la guerre?

Fabrice Balanche: Elle était prévisible. Dans cette ville, les rebelles étaient pris en étau entre deux territoires hostiles: la plaine de la Bekaa libanaise à l’ouest, et un bastion alaouite au nord. La prise de cette ville fait partie d’une stratégie contre-insurectionnelle menée par Damas depuis l’été 2012, pour sécuriser la «Syrie utile», à l’ouest du pays, quitte à laisser des zones moins utiles aux mains de l’opposition. Outre l’argent et les armes russes, l’armée syrienne a reçu l’enseignement d’instructeurs iraniens. Suivant leurs conseils, elle a adopté une tactique qui consiste à se retirer complètement des zones hostiles pour mieux les reconquérir. Au lieu de s’éparpiller dans des combats localisés, le pouvoir recentre ses forces dans les centres urbains, où il peut développer son assise populaire et logistique. Ce faisant, les rebelles sont poussés à se regrouper dans les zones laissées libres, et deviennent une cible plus facile.

– Bachar el-Assad est-il en trainde gagner la guerre?

– Des signes montrent qu’il reprend la main. Son armée est loyale et unie depuis le début. Les défections étaient avant tout le fait de conscrits qui ne voulaient pas se battre. Une cinquantaine de généraux l’ont lâché, mais 1200 sont restés à ses côtés. De plus, la guerre a renforcé son clan en faisant fuir les parasites qui profitaient du pouvoir, ne laissant plus que les éléments les plus loyaux. Au total, l’appareil sécuritaire compte près d’un demi-million de personnes. En face, l’opposition représente environ 200 000 hommes.

– Sa force n’est-elle que militaire?

– Non, l’idéologie tient une place centrale dans sa stratégie. Le régime a réussi à convaincre ses troupes qu’elles se battent pour défendre la Syrie contre le terrorisme islamiste. La multiplication des exactions attribuées aux forces rebelles et des images montrant les combattants portant le drapeau noir d’Al-Qaida alimentent sa rhétorique. Pendant ce temps, Bachar el-Assad donne des interviews dans lesquelles il apparaît plus ferme que jamais, et évoque même sa participation à une présidentielle en 2014. Il bombarde les régions aux mains des opposants pour semer la terreur, tout en sécurisant les zones qu’il contrôle, avec l’appui de milices populaires. Résultat, une partie de la population fuit les territoires occupés par les rebelles pour rejoindre ceux tenus par le régime, car elle s’y sent plus en sécurité.

– Qu’en est-il de l’opposition?

– Que Qousseir ait pu tomber sans contre-offensive de l’Armée syrienne libre (ASL) est révélateur de l’absence d’organisation des forces de l’opposition, qui ne répondent à aucun commandement central. La Coalition nationale syrienne, dont les dirigeants sont remplacés comme des Kleenex, n’est jamais parvenue à établir un véritable lien avec le terrain. Le Qatar et les forces occidentales n’ont fait qu’accentuer cet éclatement en fournissant de l’aide directement à de multiples groupes sur le terrain. Pendant ce temps, l’argent donné au régime est plus efficace, car il est destiné à une armée organisée.

– Sur le plan diplomatique, il n’est même plus question du départ de Bachar el-Assad alors que se prépare la conférence de Genève 2.

– Le pouvoir de nuisance de Bachar el-Assad pousse les Occidentaux au pragmatisme, par crainte de voir les métastases du conflit s’étendre dans la région et le pays devenir un paradis pour les djihadistes. La realpolitik menée par la Russie et les Etats-Unis est en passe de l’emporter sur une posture plus interventionniste défendue par le Qatar et la France. La conférence de Genève 2 s’annonce plutôt favorable aux Russes et à Damas. La présence même de Bachar el-Assad, si elle se confirme, consacrerait le retour du dictateur dans le concert des nations. Une perspective inacceptable pour l’opposition.

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