Regards fermés, bouches closes, circulation réduite: N'Djamena reprenait lentement vie, vendredi matin, au lendemain d'une journée d'intense violence marquée finalement par l'échec de l'assaut des rebelles qui, venus de l'est du pays, veulent faire tomber le président, Idriss Déby.

Alors que, au coin des rues sablonneuses, les petits commerçants réinstallaient leurs étals, les boutiques en dur, elles, semblaient garder porte close. «Il n'y a plus aucun coup de feu. Les gens vont essayer de sortir, mais ils restent très prudents, ils n'ont pas entièrement confiance», constatait une passante en remarquant que le vendredi, jour de prière, était habituellement plus calme. Des patrouilles de militaires loyalistes, reconnaissables à leur étoffe rouge, contrôlaient les véhicules aux abords du palais présidentiel, et des pick-up chargés de soldats sillonnaient les avenues très peu fréquentées.

Contraste brutal

Pour les habitants, le contraste était brutal avec la matinée de jeudi. Très tôt, de violents combats, notamment à l'arme lourde, avaient opposé, aux sorties sud-est et nord de N'Djamena, l'armée régulière aux rebelles du Front uni pour le changement (FUC). Les affrontements se sont ensuite déplacés jusqu'aux abords de l'Assemblée nationale et du marché central.

Au moins 200 blessés ont été recensés par la Croix-Rouge, dont les services ont été débordés. Plusieurs cadavres de rebelles ont été vus par des observateurs, tandis que le gouvernement parle de «rebelles morts par centaines». Selon un témoin, «il y a eu beaucoup de victimes par obus et par balles perdues», surtout dans les quartiers périphériques dont les habitants ont tenté de fuir.

Le ministre de l'Administration territoriale, Mahamat Ali Abdallah, avait pris à témoin la presse, jeudi en milieu de journée, en montrant une dizaine de «rebelles», morts ou blessés, gisant sur les marches de l'Assemblée nationale. «Les forces gouvernementales ont fait leur devoir face aux mercenaires téléguidés par les forces de Khartoum. Nous avons la maîtrise de la situation», avait-il commenté. Plus tard dans la journée, le ministre a donné un bilan de 370 morts chez les rebelles et d'une trentaine dans les rangs de l'armée.

Mais, tandis que le FUC affirmait «encercler la ville» et laissait entendre qu'il était sur le point de prendre la capitale, il semble que la rébellion n'ait pas bénéficié des ralliements sur lesquels elle comptait. D'autre part, ses forces sont décrites par les militaires français présents à N'Djamena, et qui disposent de moyens de reconnaissance et de renseignement, comme limitées et dispersées. «On n'a jamais eu le sentiment de quelque chose de lourd», déclare le lieutenant-colonel Jackie Fouquereau, conseiller en communication de l'armée de terre, évoquant «des combats diffus» et des «points d'impact à deux ou trois endroits». Selon lui, les rebelles, se déplaçant sur des pick-up, ne seraient pas plus que quelques centaines.

Admettant son insuccès, la rébellion l'a attribué à «l'intervention française». Joint au téléphone vendredi matin à Paris, Laona Gong, le porte-parole du FUC, déclare: «Nous nous sommes retirés pour des raisons stratégiques, parce que nous faisions face à l'aviation française. Les Français ont empêché la prise de N'Djamena. Mais nous reprendrons l'offensive très rapidement pour venir à bout du système Déby. Ce régime ne survit depuis seize ans que grâce à la France. Si ce soutien ne cesse pas, il sera difficile de ne pas arriver à une situation comparable à celle du Rwanda ou de la Côte d'Ivoire», ajoute-t-il, affirmant «ne pas vouloir qu'un sentiment anti-français se développe».

«Un tir de semonce»

Accusée par la rébellion d'avoir bombardé les villes d'Adré et de Moudeïna, à la frontière soudanaise, l'armée française dément énergiquement. Elle admet seulement «un tir de semonce» par un Mirage F 1, au matin du mercredi 12 avril, sur une «colonne de rebelles, à l'est du pays». Pour le lieutenant-colonel Fouquereau, cet «unique engagement actif» était destiné à montrer que «la France est présente et entend assurer la sécurité de ses ressortissants». «On ne participe pas au conflit», insiste-t-il, faisant état seulement d'actions de soutien, de renseignement, de reconnaissance et de transport de blessés, mais de nulle présence en ville.

Dans les rues de N'Djamena, l'inquiétude reste de mise. «Tout le monde s'attend à quelque chose, mais ne sait quand», remarque une habitante. Le porte-parole du FUC, lui, assure que l'élection présidentielle du 3 mai n'aura pas lieu, affirmant: «Nous n'attendrons pas cette date pour reprendre l'offensive.»