Syrie

Les rebelles lancent une vaste contre-offensive à Alep

Menée par les djihadistes, l’attaque vise à briser le siège de la ville. Mais elle répond aussi à la nouvelle tactique d’Al Qaïda en Syrie

Les enfants des quartiers rebelles d’Alep ont passé ce week-end à brûler des pneus. Manière d’essayer de rendre le ciel opaque, afin d’empêcher l’aviation syrienne de poursuivre ses bombardements sur cette partie de la ville. L’instauration, en fait, d’un semblant de «zone d’exclusion aérienne» faite de bout de chandelles. Mais cet acte, qui a été abondamment relayé sur les réseaux sociaux, était aussi un moyen de clamer une nouvelle fois cette cruelle évidence: les quelque 250 000 personnes assiégées dans l’Est d’Alep ne peuvent aujourd’hui compter que sur elles-mêmes.

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En réalité, les enfants syriens ne sont pas les seuls à s’être rendus à cette évidence. C’est une contre-offensive sans précédent qu’ont lancée, parallèlement, divers groupes djihadistes dans le sud de la ville. Ici, pas de pneus brûlés, mais des attaques suicide qui visent à prendre à revers les forces syriennes et leurs alliés iraniens et libanais. Des images, tournées par les assaillants, montrent des énormes explosions, survenues notamment aux abords d’une base militaire du régime, dans le quartier de Ramoussah, qui sert de verrou aux forces loyalistes pour bloquer, par le sud-ouest, les quartiers tenus par l’opposition.

Depuis que la route dite du Castello a été coupée, vers le nord, en direction de la Turquie, Alep-Est est soumise à un siège pratiquement complet. «Ça ne peut pas être pire, vraiment. Pour moi, c’est le Srebrenica de maintenant», notait ces jours le responsable de l’ONU Jan Egeland, en référence au massacre en Bosnie en 1995. A cette époque, poursuivait le conseiller principal de Staffan de Mistura, «nous avons tous dit plus jamais ça. Mais maintenant, c’est en train d’arriver jour après jour à Alep.»

Alliance entre Fateh al-Sham et Ahrar el-Sham

Les forces qui se sont alliées afin de briser ce siège combattent sous la bannière de l’Armée de la conquête. Mais leur épine dorsale n’est autre que l’ex-branche syrienne d’Al Qaïda, le Front Al-Nusra, qui vient de se rebaptiser Jabhat Fateh al-Sham (le Front de la conquête du Levant). Une première mise en œuvre de la tactique du mouvement islamiste qui, en affichant la fin de ses liens organiques avec la maison-mère d’Al Qaïda, vise à se faire mieux accepter par les autres branches de la rébellion? Pour l’occasion, Fateh al-Sham s’est alliée avec Ahrar el-Sham, l’autre grand groupe islamiste à l’oeuvre en Syrie (à l’exception de l’organisation de l’État islamique).

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Voilà des mois qu’est évoquée une possible fusion entre les deux groupes islamistes. Elle n’est pas encore au programme mais, dans l’immédiat, un possible succès de cette alliance à Alep ne ferait qu’accroître leur popularité. Ou, du moins, rendrait inévitable une plus grande collaboration avec les autres groupes armés, y compris ceux de l’opposition dite «modérée» qui est soutenue aussi bien par les pays du Golfe que par les Etats-Unis mais qui s’est montrée incapable jusqu’ici de résister au blocus de la ville.

Cette contre-offensive, si elle venait à réussir, risquerait à son tour d’encercler l’autre partie d’Alep qui est tenue par les forces loyales à Bachar el-Assad. L’attaque a été jugée suffisamment menaçante par le régime syrien pour qu’il achemine immédiatement quantité de renforts, mais aussi par la Russie, qui a tenté de freiner l’avancée des combattants islamistes en les recouvrant de tapis de bombes.

La Russie tente de rallier les USA à ses vues

Considérant les disciples d’Al Qaïda comme des terroristes, Moscou utilise aussi le même qualificatif pour tous les mouvements qui s’allient avec eux de près ou de loin, ou qui refusent de s’en dissocier sur le terrain au nom d’une lutte commune contre le régime syrien. Lors d’innombrables rencontres avec le secrétaire d’État américain John Kerry, la Russie a tenté de rallier les Etats-Unis à ses vues: la semaine dernière, les deux pays semblaient tout proches d’un accord afin de «coordonner» leurs actions contre les djihadistes.

A priori, ce ravalement de façade de la branche syrienne d’Al Qaïda ne change rien sur le fond: les Américains n’ont pas tardé à proclamer qu’ils continuaient de juger Fateh al-Sham comme une organisation terroriste. Cependant, l’évolution militaire à Alep pourrait bel et bien signifier la fin définitive de ce plan conjoint russo-américain.

Il y a fort à parier, toutefois, que cela n’arrêtera pas Moscou. Lundi, les rebelles ont abattu un hélicoptère de combat russe, tuant les cinq militaires qui se trouvaient à l’intérieur. Des scènes insoutenables montraient les outrages faits à leurs cadavres dans le sable syrien. L’hélicoptère venait d’effectuer une mission «humanitaire» près d’Alep, assurent les responsables russes, en précisant qu’il a été abattu dans «une zone contrôlée par Al-Nusra». Mais l’état-major russe précisait, sans doute à l’attention des Américains: «Aux côtés des terroristes se trouvaient des groupes en relation avec eux, ceux de la soi-disant opposition modérée».

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