Rébellion noire contre le droit de tuer

Reportage Lundi, la capitale de la Floride a été le théâtre d’une marche pour dénoncer une loi très controversée de légitime défense

Ce texte, répliqué dans une vingtaine d’Etats, a pourtant les faveurs d’une majorité d’Américains

Ils étaient tous à Tallahassee, en Floride, à se tenir par les bras à la tête de la marche. Sabrina Fulton et Tracy Martin, les parents du jeune Afro-Américain Trayvon, 17 ans, tué en février 2012 par George Zimmerman, une vigile volontaire dont l’acquittement, l’automne dernier, avait provoqué un scandale national. Lucia McBath, dont le fils unique, Jordan Davis, a été tué en novembre 2012 parce qu’il écoutait de la musique trop fort au goût de Michael Dunn, un ingénieur informatique qui tira trois coups de feu, pensant à tort que sa future victime était armée d’un fusil. Le révérend Al Sharpton, figure nationale du combat pour les droits civiques, est lui aussi présent, comme la famille d’Emmett Till, un Chicagolais de 14 ans assassiné dans le delta du Mississippi en 1955 pour avoir flirté avec une jeune femme blanche. Tous sont là pour dénoncer la loi «Stand your Ground», responsable, selon le Tampa Bay, de la mort par balles de 26 enfants et adolescents dans le seul Sunshine State. Le principe de légitime défense qu’elle contient est flou, subjectif, et mettrait en exergue une notion de virilité déplacée. Un individu qui se sent ­menacé dans son intégrité corporelle a ainsi le droit de ne pas reculer devant l’adversité. Un euphémisme pour dire qu’il a le droit de tuer.

Au départ de la marche, au Donald Tucker Civic Center, la foule n’est pas considérable. Mais l’événement, en apparence mineure, attire l’attention de toutes les télévisions nationales. La Floride est le premier Etat à avoir adopté, en 2005, une telle législation, promulguée par le gouverneur républicain de l’époque Jeb Bush en présence de Marion Hammer, une citoyenne de Tallahassee qui fut la première femme présidente de la National Rifle Association (NRA), le lobby des armes. Officiellement, c’était pour lutter contre les pillages de maisons ravagées par une série d’ouragans. Depuis, au moins 24 autres Etats ont adopté des lois similaires et une majorité d’Américains y sont favorables. En Floride, certains républicains proposent même de la renforcer.

Stand your Ground s’inscrit dans la forte culture des armes à feu aux Etats-Unis. Elle est l’expression même, estiment ses partisans, de la liberté dont le pays a fait sa marque de fabrique. Malgré les ­fusillades à répétition, dont celle de Sandy Hook qui en décembre 2012 fit 26 morts (20 enfants), rien n’a changé. Les mesures proposées l’an dernier par Barack Obama pour durcir la réglementation des armes à feu, comme renforcer les vérifications du profil des acquéreurs ou interdire les fusils d’assaut, avaient le soutien des Américains mais ont été rejetées par le Congrès. Barack Obama a pris quelques mesures par décrets présidentiels. Le sacro-saint deuxième amendement garantissant le droit du port d’armes a fait de la question un tabou dans une Amérique où, à en croire la Constitution, un fusil est, en ultima ratio, le moyen de se prémunir contre un gouvernement qui deviendrait tyrannique.

Les chants entonnés par une foule chaleureuse, triste et combative au cœur de la capitale de la Floride tranchent avec la somnolence dans laquelle est plongée la ville habitée par plus de 70 000 étudiants en pause hivernale. L’un d’eux, «We shall overcome» (Nous triompherons), n’est pas anodin. Il était déjà chanté au début du Mouvement des droits civiques à l’époque de Rosa Parks. Les meneurs, armés de mégaphones, scandent «No Justice, No peace» , dénonçant un système judiciaire qu’ils jugent discriminatoire à l’égard de la minorité afro-américaine. Des marchands ambulants vendent des t-shirts noirs au slogan provoquant: «Je ne suis pas une menace». D’autres brandissent des silhouettes en carton d’un jeune avec une capuche sur la tête. Une référence explicite à la tenue vestimentaire que portait Trayvon Martin le soir pluvieux de sa mort et qui est devenue le symbole du profilage racial dont il aurait fait l’objet.

Dans les rues de Tallahassee, une ville de Floride plus proche du style de vie de la Géorgie voisine que de la flamboyante Miami, un nom revient sans cesse dans les discussions: Marissa Alexander. Cette jeune Afro-Américaine de 33 ans, battue par son mari, a tiré, en guise d’avertissement, trois coups dans le plafond devant son mari et ses deux enfants. Elle n’a blessé personne, mais elle a été condamnée à 20 ans de réclusion. Aujourd’hui, non seulement on lui refuse d’invoquer la légitime défense, mais la très controversée procureure de Floride, Angela Corey, menace même de la condamner à 60 ans de prison lors d’un nouveau procès.

Parallèlement, George Zimmerman, qui a tué un Trayvon Martin non armé, s’en sort blanchi. «Cette loi est une arme contre notre ­communauté», entend-on dans la foule. Selon les recherches de l’Urban Institute, un groupe de réflexion de Washington, un homicide commis par un Blanc contre un Noir a 354 fois plus de chance d’être jugé comme étant justifié qu’un homicide commis par un Blanc contre un autre Blanc.

Parmi les orateurs, certains empruntent des phrases de Martin Luther King, dont celle constatant «la terrible urgence du présent» et de l’action. La marche devient bien davantage qu’une dénonciation de la loi sur la légitime défense. Elle est l’expression d’un malaise, l’exutoire des frustrations de la seconde minorité du pays (12%), deux fois plus touchée par le chômage que les Blancs. Certains revendiquent une hausse du salaire minimum. D’autres dénoncent les atteintes au droit de vote, dont la communauté noire est la principale victime. Le révérend Jamal Bryant s’emporte, constatant que plus «d’un million de Noirs croupissent dans les prisons des Etats-Unis, davantage que dans tout le continent africain». D’où son espoir: «Aujourd’hui, 10 mars, marque le début du nouveau Mou­vement des droits civiques.» Le révérend en appelle même au boycott de certaines sociétés qui in­carnent le succès économique de la Floride, comme Tropicana et Disney World, pour faire pression sur les parlementaires.

Le charismatique Stephen Green, 21 ans, étudiant de l’uni­versité traditionnellement noire de Morehouse, à Atlanta, a des airs de Docteur King: «Nous sommes la conscience sociale de ce pays. […] Il est temps de sonner l’alarme. La Libye, l’Egypte ont eu leur ­Printemps. Nous allons avoir le Printemps américain.» Puis, faisant allusion aux dirigeants des deux pays précités Kadhafi et Moubarak, qui sont tombés sous la pression de la rue, il avertit: «Gouverneur Scott [de Floride], il vous reste huit mois.» Stephen Green ajoute: Les lois racistes Jim Crow qui ont sévi au XIXe siècle jusqu’en 1964 aux Etats-Unis ont peut-être disparu, mais «Jim Crow a encore des fils».

En retrait de la marche, deux étudiants en histoire de l’Université de Central Florida engagent la discussion sur la loi Stand your Ground. Le premier, Kris Steele, 23 ans, a participé au mouvement Occupy Orlando, dont il s’est depuis désolidarisé. Il se dit un peu marxiste, mais surtout libertarien. Il admet qu’il y a un problème avec la législation contestée. Il a conscience qu’elle a un biais racial. Mais il reste convaincu que pouvoir se défendre avec une arme à feu est un droit fondamental en Amérique, «où qu’on aille». Le second, David Morton, 26 ans, a fait campagne pour le Tea Party en 2010 car, après son bachelor, il ne trouvait pas de travail. Il a quitté le mouvement, effrayé par le discours extrémiste des Sarah Palin ou autre Michele Bachmann. Il admet que la loi doit être amendée: «Pour l’heure, elle incite à tirer et à se poser des questions après.» ­David Morton estime toutefois que les affaires Trayvon Martin et Jordan Davis ont été exagérées. «On ne parle jamais dans les médias des Blancs qui se font racketter dans la rue», déplore-t-il.

«La loi contestée est l’expression même de la liberté dont les Etats-Unis ont fait leur marque de fabrique»

Un espoir naît: «Aujourd’hui, 10 mars, marque le début du nouveau Mouvement des droits civiques»