Chine

Rebiya Kadeer, la nouvelle tête de Turc de Pékin

A 62 ans, l’ex-femme d’affaires s’impose comme la figure de proue de la dissidence ouïgoure après les heurts qui ont ensanglanté Urumqi il y a un mois. En voulant à tout prix l’isoler sur la scène internationale, Pékin pourrait paradoxalement en faire une icône de la lutte contre la répression chinoise des minorités au même titre que le dalaï-lama

Inconnu il y a un mois, le visage de Rebiya Kadeer s’est soudainement imposé dans l’actualité internationale. Avec ses tresses noires et sa doppa (coiffe traditionnelle ouïgoure), cette petite femme de 62 ans est la nouvelle bête noire des autorités chinoises. Pour Pékin, elle n’est rien d’autre qu’une «criminelle», l’instigatrice des heurts qui ont ensanglanté début juillet les rues d’Urumqi, la capitale provinciale du Xinjiang, dont le bilan officiel s’élève à près de 200 morts.

Désormais, chacun de ses déplacements à l’étranger provoque une crispation diplomatique entre le pays hôte et la Chine. A l’instar du dalaï-lama, Rebiya Kadeer, exilée aux Etats-Unis depuis 2005 après avoir connu les geôles de son pays, est désormais persona non grata si l’on veut entretenir des «liens d’amitiés» avec Pékin. En ostracisant ainsi la dirigeante du Congrès ouïgour mondial, la Chine lui assure du même coup une notoriété nouvelle aux côtés du chef spirituel des Tibétains.

Le Japon en a fait l’expérience la semaine dernière. L’annonce de l’arrivée de Rebiya Kadeer dans l’archipel a valu à l’ambassadeur du Japon en Chine une convocation au Ministère chinois des affaires étrangères et les protestations officielles se sont multipliées. Des responsables du Parti libéral démocrate au pouvoir n’ont toutefois pas hésité à la rencontrer. «La diplomatie est un art […], note à ce propos Liu Jiangyong, un professeur de relations internationales à l’Université Qinghua de Pékin, cité par le journal chinois Global Times. Menacer le Japon de mesures de rétorsion économiques ou politiques n’est ni sage ni efficace.»

Après le Japon, c’est l’Australie qui est sous le feu de la critique de Pékin. Rebiya Kadeer doit s’y rendre mercredi pour présenter un documentaire sur sa vie dans le cadre du festival du film de Melbourne. «Nous ne disposons d’aucune preuve ou information indiquant qu’elle est une terroriste et nous lui avons donc accordé un visa conformément à nos procédures en matière d’immigration», a sèchement rétorqué le ministre australien des Affaires étrangères Stephen Smith. Deux réalisateurs chinois, dont le célèbre cinéaste Jia Zhangke, ont toutefois annoncé leur retrait du festival après avoir été contactés par le Ministère chinois des affaires étrangères. Résultat: les Australiens se sont pris de passion pour cette inconnue qui défend une minorité musulmane de Chine dont personne n’avait entendu parler jusque-là. Face à la demande, le documentaire sera projeté plusieurs fois. Cet intérêt pour la dissidente qui fut d’abord une femme d’affaires milliardaire avant de dénoncer la colonisation chinoise se vérifie ailleurs. L’éditeur de son autobiographie (Dragon fighter) sorti il y a deux mois aux Etats-Unis annonce un nouveau tirage et des traductions françaises, japonaises et ouïghoures.

Rebiya Kadeer ne cache pas son admiration pour le dalaï-lama. De passage dans les locaux du Temps, il y a quelques mois, elle expliquait entretenir «de très bonnes relations avec la communauté tibétaine». «Le gouvernement chinois dit aux Tibétains de ne pas avoir de contacts avec les Ouïgours hors de Chine. Mais bien sûr, il y a une solidarité dans notre combat.» Tout comme le dalaï-lama après les émeutes de Lhassa en mars 2008, la dissidente appelle à une enquête internationale sur les responsabilités du massacre d’Urumqi. Face à la menace d’Al-Qaida de s’en prendre aux travailleurs chinois vivant en Afrique du Nord pour venger les Ouïgours, elle a écarté tout recourt à la violence et disqualifié l’organisation islamiste: «Les terroristes ne devraient pas prétexter des aspirations légitimes du peuple ouïgour, ni de la tragédie qui se joue au «Turkestan oriental» (nom donné par les Ouïgours à la province chinoise du Xinjiang) pour perpétrer des actes à l’encontre des intérêts chinois.» Elle n’hésite pas toutefois à dramatiser la situation: 10 000 Ouïgours auraient disparu en «une nuit» lors de la répression de l’armée, a-t-elle déclaré au Japon sans en apporter la moindre preuve. Les autorités chinoises ont annoncé avoir arrêté 1653 personnes en lien avec les «émeutes» et publié une liste de 15 suspects recherchés.

Alors que son aura semblait jusqu’alors limitée parmi les 8 millions d’Ouïgours turcophones du Xinjiang (45% de la population de la province), celle qui se fait appeler la «Mère des Ouïgours» par la dissidence est désormais la cible de toutes les attaques. Des hélicoptères ont largué des tracts l’accusant d’avoir fomenté les «émeutes», selon l’AFP. Sa photo s’étale dans les journaux aux côtés du dalaï-lama, l’autre «séparatiste», ce «loup déguisé en bonze» pour Pékin.

La stratégie chinoise marque toutefois des points. Pas forcément là où l’on pouvait s’y attendre. Les Etats-Unis de Barack Obama, par leur silence, ont en effet «déçu» la pasionaria ouïgoure. Pour eux les troubles d’Urumqi sont une «affaire intérieure» comme le répète Pékin. Les diplomates chinois ont apprécié et l’ont fait savoir. Par le passé, George Bush avait salué le courage de la dissidente alors qu’elle trouvait refuge sur sol américain. En 2007, la Chambre des représentants avait voté une résolution appelant la Chine à libérer ses enfants encore emprisonnés. Vendredi, elle écourtait son séjour au Japon pour rencontrer des membres de cette même chambre. Elle leur a tenu ce discours: «Les Etats-Unis se sont déjà fortement engagés pour le Tibet. Ils devraient le faire aussi pour les Ouïgours.»

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