La vente des sous-marins au Pakistan pourrait avoir indirectement provoqué un attentat antifrançais à Karachi en 2002. Les soupçons d’opérations financières délictueuses au cœur de cette affaire viennent d’être relancés par Charles Millon. L’ex-ministre de la Défense a dit son «intime conviction» quant à l’existence de versements occultes. Ces révélations relancent les interrogations sur le financement de la campagne d’Edouard Balladur en 1995. De nombreuses voix réclament la déclassification des documents secret défense qui permettrait de faire la lumière sur une affaire qui empoisonne une bonne partie de la classe politique.

Les ramifications suisses de l’affaire Karachi Les intermédiaires intervenus dans la vente des sous-marins français au Pakistan sont également apparus lors des investigations menées dix ans durant par la justice genevoise. Enquête • «Commission et rétrocommission: on est dans une zone grise» L’affaire Karachi remet en lumière les pratiques occultes liées aux contrats d’armement. L’avis de Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements • L’attentat de Karachi, nouvelle affaire d’Etat L’attentat qui a coûté la vie de quinze personnes en 2002, dont onze ingénieurs français, pourrait être lié à l’arrêt du versement de commissions en marge d’un contrat d’armement en pleine guerre des clans au sein de la droite
Les ventes de sous-marins En septembre 1994, la France signe un contrat d’armement avec la Pakistan. Il concerne la vente de trois sous-marins de type Agosta. Le montant du contrat s’élève à 5,41 milliards de francs français (820 millions d’euros). Sous la présidence de François Mitterrand, c’est le ministre de la Défense François Léotard, sous l’autorité du premier ministre Edouard Balladur, qui est en charge de la négociation. Le contrat prévoit la construction d’un premier sous-marin à Cherbourg, un deuxième en France et assemblé au Pakistan, et la conception intégrale d’un troisième à Karachi. ■ L’attentat de Karachi Le 8 mai 2002, une bombe explose à Karachi au passage du bus militaire qui transporte les employés de la Direction des chantiers navals. Ces derniers assemblaient l’un des sous-marins vendu au Pakistan. Bilan: 14 morts, dont 11 employés français, et 12 blessés. Longtemps attribué à Al-Qaida, l’attentat fait l’objet de nouveaux soupçons depuis plus d’un an. Suite à l’arrêt du versement de commissions promises par Paris au moment de la signature du contrat, les militaires pakistanais auraient commandité l’attentat en guise de représailles.
Légales jusqu’à leur interdiction par l’OCDE en 2000, des commissions étaient versées aux intermédiaires ayant facilité la signature des contrats d’armement. Mais les commissions auraient été sciemment gonflées pour pouvoir en récupérer une partie: des rétrocommissions, illégales, étaient fréquemment prélevées sur ces commissions. Et ces prélèvements clandestins auraient profité à des responsables politiques français. L’ancien ministre de la Défense Charles Millon a confirmé devant le juge Van Ruymbeke, qui enquête sur l’affaire, les soupçons de rétrocommissions illégales en faveur de décideurs français. L’ex ministre a déclaré que des vérifications menées en 1995 par les services secrets après l’élection de Jacques Chirac avaient établi leur existence. «On a eu une intime conviction», a-t-il déclaré.
Lorsqu’il devient président de la République en 1995, Jacques Chirac est informé que la France verse des commissions liées à la vente des sous-marins au Pakistan. Ces commissions ne paraissant pas justifiées, il ordonne à son ministre de la Défense, Charles Million, de mettre fin au versement. Mais des familles de victimes de l’attentat de Karachi vont porter plainte contre l’ancien président pour «mise en danger de la vie d’autrui» et «homicide involontaire». Elles poursuivront aussi pour les mêmes raisons l’ancien secrétaire général de la présidence, Dominique de Villepin. L’ex bras droit de Jacques Chirac était informé par le ministère de la Défense et les services de renseignement de l’existence des commissions. Edouard Balladur aurait lui bénéficié de rétrocommissions pour financer sa campagne présidentielle de 1995, à hauteur de 10 millions de francs. Bien qu’il nie de telles accusations, l’ancien premier ministre n’a pas pu justifier l’origine de certains fonds ayant financé sa campagne. Relayées par l’opposition de gauche, les familles de victime ont également demandé des comptes au chef de l’Etat actuel. Elles souhaitent que le président soit entendu comme témoin dans l’affaire instruite par le juge Van Ruymbeke. Nicolas Sarkozy était en effet le ministre en charge du budget du gouvernement Balladur, lors de la signature du contrat de vente d’armes avec Islamabad. C’est donc lui qui aurait validé le montant des commissions, encore légales à l’époque. A noter enfin que Nicolas Sarkozy était le porte-parole d’Edouard Balladur lors de sa campagne présidentielle. Mais l’article 67 de la Constitution en France stipule que le président «ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite».